Chronique : Mes chers parents, avez-vous vu Holy Lola ?

Ne croyez pas que j’habite un drôle d’endroit où il se passe chaque semaine des choses extraordinaires. Dans ce petit village loin de tout, la vie se déroule normalement, relativement paisiblement même. Les évènements qui nous étonnent, à nous Occidentaux, comme je vous le disais dans une précédente lettre, n’étonnent personne ici.

Vision

C’est la vision que nous portons sur ces instants quotidiens qui les transforment. Autre mode de compréhension, autre analyse des faits. Disons que tout est affaire de grille de lecture. Nous observons tout ce qui nous entoure à travers le prisme de notre éducation, notre culture, notre religion même. Et nous pensons que ce prisme est universel. Que tout peut être analysé en usant une seule grille, qui serait le modèle ultime. Tout ce qui s’écarterait de ce modèle serait forcément choquant, voire immoral ou odieux. Et chaque jour le Cambodge nous démontre que ce n’est pas le cas ; que sous une explication qui semble irrationnelle, se cache une raison forte. Encore faut-il prendre suffisamment de hauteur pour la trouver. Changer d’angle de vision pour découvrir la forêt que cachait l’arbre.

Illustration par Rin Hoeut

Orphelin

Comme ce qui est arrivé ce week-end et qui a effectivement de quoi surprendre : une famille française qui avait adopté un petit orphelin il y a plus de 20 ans, est revenu voir les parents biologiques de l’enfant. Ces derniers habitent non loin. Ils avaient simplement vendu leur enfant ! Je leur ai servi d’interprète. Le village était en fête. C’était Noël avant l’heure. Tout le monde a eu son cadeau. C’était un moment très triste en fait, mais comme souvent quand les gens ont du chagrin ici, ils rient beaucoup. Sauf nous autres, Occidentaux. Je crois que je n’ai jamais autant pleuré de ma vie…

holy lola
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Holy Lola

L’adoption d’enfants cambodgiens par des étrangers a connu une histoire mouvementée entre 1990 et le début des années 2000, date à laquelle elles ont été suspendues. Bertrand Tavernier en a même réalisé un film, une fiction très proche du documentaire, qui a connu un énorme succès. Holy Lola raconte le parcours chaotique d’adoptants français à Phnom Penh en 2003.

Embuches

Ainsi donc, des parents désireux d’adopter sont venus au Cambodge « chercher » des enfants que l’on disait orphelins. Le parcours était long, onéreux et parsemé d’embuches. Il fallait tout d’abord trouver un petit adoptable dans les 200 orphelinats du royaume. Un gamin qui n’était pas réservé par une autre famille, et qui était surtout assez jeune. Les adoptants ne voulaient généralement pas d’enfants de plus de 3 ans.

Labyrinthe administratif

Une fois déniché, il fallait s’armer d’une patience inouïe et s’engager dans un labyrinthe administratif complexe, à côté duquel l’ascension de la face nord de l’Everest en plein hiver, en caleçon, les yeux bandés et les mains attachées dans le dos, est un jeu d’enfant. Bref, je vous engage à voir le film pour y voir plus clair. Mais pour faire simple, je dirai que la plupart des enfants adoptés durant cette période n’étaient pas orphelins. Ils avaient été vendus à des intermédiaires par leur propre famille.

Matthieu

Comme Matthieu, ce grand jeune homme magnifique aux cheveux longs bouclés, la peau hâlée, des tatouages sur les avants bras, et un sourire de mannequin. Matthieu a été adopté en 1997, juste avant le coup de force qui a vu s’affronter les deux Premiers ministres de l’époque. Il est parti en France avec ses parents, près de Bordeaux, et est actuellement un brillant étudiant en psychologie. C’est la première fois qu’il met les pieds dans le pays qui l’a vu naître. C’est la première fois qu’il rencontre ses parents biologiques et ses frères et sœurs naturels.

Emotion

Après l’émotion de la première rencontre, Matthieu a longuement écouté les explications de sa mère naturelle. Tout cela, bien entendu, s’est déroulé comme à chaque fois lors d’affaires privées, devant la totalité du village. L’histoire de Matthieu est celle de milliers d’enfants adoptés au Cambodge, par des milliers d’adoptants de tous pays. Ses parents ne se sont pas débarrassés de Mathieu parce qu’ils ne l’aimaient pas. « Au contraire », a dit la mère.

Son cœur pleurait

C’était « son préféré ». C’était « le plus beau de ses fils, le plus fort aussi ». Le voir partir a été un déchirement. Or, en le donnant à adopter à des étrangers, elle savait qu’elle lui offrait une vie magnifique, une vie riche, une vie loin de la misère sans fin de cette campagne. Elle savait que ses nouveaux parents l’aimeraient comme elle l’avait aimé quand elle lui donnait encore le sein. Son cœur « pleurait » de s’en séparer mais son esprit lui disait que c’était la meilleure des choses à faire. Le garder aurait été égoïste.

Tout est allé très vite. Elle savait que des intermédiaires parcouraient la campagne à la recherche d’enfants. Elle avait eu le temps de réfléchir. Elle n’a rien provoqué, rien demandé. Un beau matin, quelqu’un de la ville est venu au village. Il a expliqué ce qu’il venait faire à toutes les familles. Il a dit que les enfants les plus petits seraient les plus vites adoptés. Il a donné un peu d’argent. Ce jour là, deux autres sont partis pour toujours.

Retour

Seul Matthieu est revenu. Son père adoptif était journaliste. Il a mené son enquête lorsqu’il a appris la véritable provenance de tous ces enfants dans les orphelinats du pays. Et il est facilement remonté à ce village. Un jour, il a tout expliqué à Matthieu. Et aujourd’hui, il a voulu revenir. En le voyant, sa mère naturelle a compris qu’elle avait fait le bon choix. Elle est fière d’avoir « donné son fils », son enfant préféré. Le plus mignon aussi. Le plus fort. Elle a raison. Matthieu est vraiment devenu un très beau garçon.
A bientôt.
Frédéric Amat

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