Parcours : Jacques Marcille, de l’océanographie à l’eau minérale Kulen

Ancien océanographe, Jacques Marcille est aujourd’hui directeur de la société Kulara Water qui produit la première eau minérale naturelle du Cambodge. Avant cela, son parcours l’avait mené de Madagascar à l’Indonésie et la Birmanie, en passant par la Côte d’Ivoire, Tahiti, la Nouvelle Calédonie et le Vietnam… Spécialiste de la pêche a la crevette puis de la pêche au thon il a aussi dirigé un armement de pêche puis une conserverie de thon, une fabrique de serviettes périodiques, une ferme de crevettes et deux usines de production d’eau minérale. Rencontre avec un homme aux expériences et au parcours atypiques.

Jacques Marcille est aujourd’hui directeur de la société Kulara Water
Jacques Marcille est aujourd’hui directeur de la société Kulara Water

CM : Vous êtes océanographe de formation…

Oui, j’ai fait des études d’océanographie puis me suis  spécialisé dans l’évaluation des stocks de poissons et autres animaux marins. J’ai travaillé dans la recherche océanographique pendant une quinzaine d’années, au sein d’un organisme français, l’ORSTOM (Office de la recherche scientifique et technique outre-mer), aujourd’hui devenu l’IRD (Institut de recherche pour le développement). J’ai commencé ce métier en 1969 au Congo Brazzaville ou je faisais mon service militaire dans la coopération.

En 1971, j’ai été envoyé quatre ans à Madagascar dans l’ile superbe de Nosy-Be. J’y ai longuement participe aux premières prospections thonières faites dans l’Océan Indien tout en travaillant sur l’évaluation des stocks de crevettes qui étaient activement exploités dans ce pays.

Rentré en France pour préparer, à l’ENS Ulm, ma thèse de Doctorat d’État, J’ai travaillé ensuite, en Côte d’Ivoire, sur la dynamique des populations de thons avant d’être muté à Tahiti pour y monter le département « pêche » de l’ORSTOM. Je travaillais alors sur l’amélioration de la pêche artisanale des bonitiers.

Nouvelle Calédonie

Un an après, j’étais, en Nouvelle Calédonie, responsable d’un programme de prospection aérienne en vue d’étudier les zones de concentration de thon de Nouvelle Calédonie, du Vanuatu, et de Polynésie Française. Il m ‘avait aussi été demander de rédiger une étude de synthèse sur l’ensemble des pêcheries existantes de thon du Pacifique. C’est à cette époque que j’ai rencontré pour la première fois Bernard Forey (actuel CEO de Kulen, ndlr), avec qui j’ai travaillé par la suite plus de trente ans.

CM : Comment s’est passé cette rencontre ?

À cette époque, Bernard Forey, qui avait fait fortune dans l’exploitation forestière à Sumatra, cherchait à développer une activité de pêche au thon, en Indonésie. Breton d’origine cet intérêt pour la pêche n’était-il pas naturel ? Quelqu’un lui avait conseillé de me contacter, au vu de mes expériences dans le domaine de la pêche au thon dans l’Océan Indien puis le Pacifique.

Lui-même avait eu une vie pleine d’aventures, prospecteur au Sahara avec des équipes de géophysique, prospecteur minier dans les montagnes iraniennes, géomètre au barrage de Jatilur en Indonésie puis prospecteur de bois dans les forêts de Sumatra. Dès le premier contact, nous avons sympathisé.

En 1982, alors que j’avais été envoyé en Indonésie par l’ORSTOM pour être « conseiller des pêches » auprès du gouvernement indonésien, j’ai pu conseiller Bernard Forey qui mettait en place son projet de pêcherie dans l’île de Biak en Irian Jaya. Je décidais peu après de quitter l’ORSTOM et la Recherche et devenais conseiller technique de la société MTI « Multi Trans pêche Indonésie » qu’il dirigeait depuis Singapour, tandis que Jacques De Roux, un ancien commandant de sous-marin nucléaire, prenait la direction de la base de pêche à Biak.

Le prix du thon était très bas en 1983 et au bout d’un an et demi je m’interrogeais sur la pérennité de l’affaire. Il y avait un responsable compétent à Biak, Jacques de Roux, plus besoin de conseiller technique. C’est alors que je reçu un fax de John Alan Gulland un mathématicien anglais spécialiste de la dynamique des populations, qui me proposait de le rejoindre dans le département des pêches de la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), à Rome. J’avais une chance inouïe.  Après avoir travaillé pour un « Grand Monsieur », Bernard Forey, c’était, cette fois-ci, un « Grand Scientifique » qui me proposait de le rejoindre. A Rome, cerise sur le gâteau !

J’y suis resté trois ans sans plus faire de recherche mais très occupé car je devenais Secrétaire Technique de deux comités chargés de la gestion des stocks de thon dans l’océan Indien et dans l’Indo pacifique.

CM : Pourquoi vous avoir choisi ?

Je n’étais pas que théoricien, comme le reste de l’équipe de la FAO. En Indonésie, j’avais beaucoup travaillé au contact des pêcheries artisanales indonésiennes. J’avais aussi l’expérience de l’industrie et des navires industriels. Je connaissais les océan Atlantique, Indien et Pacifique et leurs ressources en thon….

En 1986, J’ai cependant quitté la FAO, après trois ans, pour retourner travailler avec Bernard Forey. Jacques De Roux qui dirigeait la base de pêche était parti refaire, pour la seconde fois, la course autour du monde en solitaire à la voile. Il avait disparu en mer.

Bernard Forey m’a demandé si je voulais le remplacer. J’ai finalement repris la direction de la société MTI. Nous y avons construit alors une conserverie de thon ou nous transformions plus de 35 tonnes de thon par jour. Je suis resté sur cette île lointaine d’Indonésie jusqu’à ce que MTI soit vendue par Bernard fin 1990.

CM : Du secteur de la pêche, comment en êtes-vous arrivé à travailler dans l’eau minérale ?

Après la vente de Multi-Trans pêche Indonésie, je vais au Vietnam sur les conseils de Bernard Forey, pour chercher une activité à y développer. Bernard pense alors monter une société d’eau minérale, notamment dans la région de Hô-Chi-Minh Ville, car il se doute que la ville se développait très vite. Je passe donc un an à rechercher une source avec l’aide d’un hydrogéologue vietnamien que j’ai embauché.

Bernard avait fait, grâce à un ami, la connaissance de Yves Jacques, un ingénieur retraite spécialiste de l’eau minérale qui avait été directeur technique d’Évian pendant de nombreuses années. Pendant trois ans Il va nous conseiller. C’est lui qui m’a appris tout ce que je sais sur l’eau minérale : les bons minéraux à avoir, ceux à éviter absolument, comment s’assurer d’avoir une bonne protection du puits, assurer un contrôle sanitaire, etc.…Je lui posais mes questions depuis le Vietnam, lui me répondait depuis sa résidence d‘Évian. J’aurai pu tomber sur plus mauvais professeur !

Pour votre info, le frère de Yves Jacques est le fameux Claude Jacques, professeur à l’École Française d’Extrême Orient, le grand spécialiste d’Angkor.

La Vie

Je trouve finalement la bonne source en 1992 à 50 kilomètres d’Hô-Chi-Minh Ville dans la province de Long Anh. Bernard investit, seul, dans ce projet et sa femme Margareth décide du nom « La Vie » qui sera donnée à notre eau minérale. Dès 1994, Nestlé prend une participation, avant de racheter l’ensemble en 1998. Une très bonne affaire pour Bernard Forey et pour Nestlé (pour moi aussi bien que très petit actionnaire).

Je passe ensuite deux ans à rechercher d’autres sources en Asie du Sud Est, Chine, Philippines, puis en Birmanie ou un ami de Bernard nous conseillait d’aller.  Je passe beaucoup de temps à me promener un peu partout avant de me concentrer sur la Birmanie.

MYCARE

Outre l’eau minérale Bernard souhaite aussi monter dans ce pays un projet de fabrication de produits d’hygiène féminine. Nous y créons la société MYCARE (Myanmar Care Product) dont je suis le premier directeur. Cette société deviendra leader au Myanmar dans la production de serviettes périodiques puis des couches culottes pour bébés.  Elle sera revendue en 2013 à un grand groupe japonais.

En 2000 j’avais monté également une ferme de crevettes dans l’archipel des Mergui au large de Myek. Une autre belle aventure qui se terminera mal. La ferme fera faillite suite à une infection du site par le virus du white spot.

CM : Et le Cambodge, dans tout ça ?

En 2004 je suis rentré en France, pour prendre ma retraite. J’ai fait des petites missions de conseil ainsi qu’un travail via Internet pour le WWF. Bernard Forey m’a rappelé un jour, car il voulait se lancer dans des plantations au Cambodge. Je suis alors reparti avec lui car je m’ennuyais un peu en France. Bernard envisageait également un projet de production d’eau minérale. Il avait un jour survolé le plateau de Kulen en hélicoptère et m’avait dit « c’est dans ce coin qu’il faut rechercher notre source ».

Il n’y avait pas encore de production d’eau minérale naturelle au Cambodge. Toutes les eaux minérales étaient importées.

CM : Pourquoi le mont Kulen ?

Le Plateau des Kulen est très connu au Cambodge car il est au centre du développement de la Grande Civilisation khmère, celle qui a construit les fameux temples d’Angkor Vat et de tant d’autres. Ces temples sont justement construits avec les grès des Kulen.  Ces grès sont des dépôts marins qui ont concentré, aux cours des ères géologiques, les nombreux minéraux accumulés par les organismes planctoniques qui vivaient dans ces mers.

Les dépôts de sable sont de ce fait enrichis de ces minéraux tels que calcium et magnésium. Le plateau des Kulen est aussi une réserve sans véritable plantation intensive. De ce fait il y a très peu d’utilisation d’engrais et de pesticides dans les petites plantations villageoises qui s’y trouvent. J’ai pour ma part une hantise des pesticides. Il n’y en a absolument aucun dans l’ « eau Kulen » et aucun nitrate qui serait indicateur de pollution…Restait à trouver un bon puits en déterminant la zone ou des fissures seraient assez nombreuses pour accumuler de l’eau en quantité suffisante avec un débit constant pouvant assurer la pérennité du projet.

CM : Comment vous démarquez-vous de la concurrence ?

« Eau Kulen « est de beaucoup l’eau minérale la moins onéreuse du Cambodge. L’usine d’embouteillage est moderne et la qualité de l’eau est contrôlée en permanence. La Minéralisation de l’eau est comparable aux meilleures eaux importées et très proche de ce qui est recommandé par l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé).

Nos consommateurs, essentiellement Cambodgiens, l’apprécient beaucoup et sont de plus en plus nombreux à la consommer. Après un plus de cinq ans sur le marché nous sommes désormais une eau de référence au Cambodge et nos ventes progressent régulièrement depuis 2014 et ceci malgré des températures moyennes au Cambodge qui diminuent depuis trois ans.

CM : Quels sont les avantages de l’eau minérale ?

Le régime alimentaire moyen au Cambodge est très pauvre en magnésium. Or, le magnésium entre dans la composition de protéines qui permettent au corps de fixer, par exemple, le calcium. Donc une carence en certains minéraux peut créer d’autres carences. Boire de l’eau minérale pallie en partie ces carences. L’eau minérale tend par ailleurs plus facilement à rester dans le corps donc il est moins facile de se déshydrater.

CM : Avez-vous pour projet d’exporter Kulen dans d’autres pays ?

Pas n’importe où et pas à n’importe quel prix. Mous avons une autorisation pour Singapour… Mais pour chaque pays, obtenir les autorisations spécifiques représente un coût élevé en frais administratifs et en transport. Je songe tout de même à exporter l’eau Kulen au Japon, car les Japonais sont sensibles à la qualité exceptionnelle de cette eau minérale par sa minéralisation équilibrée, son absence de nitrates et de tout pesticide et son abondance en magnésium et silicium.

CM : D’autres projets à venir ?

Oui, nous allons commencer une production d’« eau Kulen carbonatée ». Nous espérons commercialiser ce produit en juin prochain.

CM : Vous avez aussi des projets environnementaux, pouvez-vous nous en parler ?

Notre objectif est de protéger au maximum notre eau de toute contamination éventuelle par des polluants extérieurs, nitrates ou pesticides. Pour cela, nous avons acheté, l’année dernière, tous les terrains qui sont situés entre le pied de la montagne et notre source. Au vu de la déforestation qui est un problème majeur au Cambodge, j’ai dressé la liste des arbres en voie de disparition dans la région et, avec Bernard Forey, nous avons décidé d’en planter sur ces terrains que nous contrôlons.

Bee Sanctuary

Nous avons déjà planté 3200 arbres parmi les essences les plus vulnérables et nous prévoyons d’en planter 4000 autres l’an prochain. Nous souhaitons aussi que nos 40 hectares de terrain deviennent un « Bee Sanctuary », pour la protection des abeilles originaires du Cambodge qui se font de plus en plus rares. Nous plantons donc aussi des arbres de familles différentes pour que ces abeilles aient des fleurs à butiner toute l’année.

Nous participons également, en coopération avec l’ONG « ADF » (Archaeology and Development Foundation), au « Phnom Kulen Programme » visant à développer des pépinières dans trois villages du plateau des Kulen en vue du reboisement du Parc National des Kulen.

Haut de page