Mam Café : Les nouvelles ambitions de Somaly Mam

Pasionaria de l’humanitaire que nous avions déjà interviewée dans nos colonnes, Somaly Mam aujourd’hui a décidé de franchir une nouvelle étape dans ses projets. Avec l’ouverture du Mam Café, Somaly projette d’aller plus loin, d’offrir un peu plus qu’un simple restaurant et nous fait part de ses aspirations. Entretien :

Somaly Mam
Somaly Mam

CM : Pourquoi avoir ouvert ce café ?

Le Mam Café, c’est l’un des rêves de ma vie. J’ai plusieurs rêves. Le premier était d’ouvrir un centre pour les victimes. Le deuxième concerne la possibilité de manger à sa faim. La raison est simple : Quand j’étais jeune, j’ai connu la faim.

CM : C’est-à-dire ?

Nous étions pauvres dans mon village, nous vivions de la solidarité des gens du village. Parfois, je devais manger les restes.

Je me souviens d’ailleurs, quand j’ai rencontré Pierre la première fois, c’était la première fois que je mangeais du poulet grillé, c’était un rêve.

Aujourd’hui, c’est plus pour les autres. Quand je vais dans les rues difficiles et que je voie celles et ceux qui ont faim, j’ai besoin, j’ai envie d’aider.

Mam Café
Mam Café

CM : Quelles ambitions avec ce restaurant ?

J’ai plusieurs objectifs. D’abord, je souhaite pouvoir former les victimes moi-même. La raison est simple : Quand nous avons envoyé des survivantes travailler dans des restaurants, il y a eu quelques problèmes.

CM : Pour quelles raisons ?

L’émotionnel, la susceptibilité, la crainte sont très présentes chez ces filles, et il y a des gens qui ne comprennent pas. Ces victimes ont été affectées psychologiquement. Elles ont besoin de soutien, et d’encouragements. Elles travailleront bien si elles sont en confiance. Certains employeurs n’ont pas la patience et un incident, même anodin, peut comporter une lourde charge émotionnelle pour une survivante.

CM : Ensuite ?

Je veux pouvoir donner des opportunités de travail aux victimes. Je veux aider les survivantes du trafic sexuel mais aussi les femmes victimes de violences ou rejetées. Les gens ont du mal à imaginer l’ampleur du phénomène de la violence domestique, en particulier dans les classes défavorisées et dans les campagnes.

CM : A cause de ?

L’alcool, l’ennui…dans les campagnes, les hommes travaillent dur, ils vont boire pour se détendre puis rentrent chez eux ivres et frappent leurs épouses. Malheureusement, cela va souvent de pair avec les violences sexuelles, envers les épouses mais aussi les enfants.

CM : Vous recevez les victimes au Café ?

Quelques-unes, en particulier des femmes maltraitées ou même délaissées qui ont besoin de se confier. Je passe parfois des journées entières à sauter d’un rendez-vous à un autre, d’un café à un autre. Ici, je peux les recevoir en toute discrétion, dans le calme et dans l’intimité. Je ne reçois pas que des victimes ou des femmes en détresse, parfois ce sont juste des gens comme vous et moi qui ont besoin de se confier dans le calme.

Le cadre paisible du Mam Café
Le cadre paisible du Mam Café

Il y a aussi des rencontres avec des survivantes qui partagent leur histoire. Le Café Mam a aussi un rôle social.

Il y a quelque chose que je veux souligner. Dans mon travail, l’homme a rarement été représenté sous son meilleur jour. Rappelons que je recueille une majorité de jeunes filles et d’enfants violées par des hommes.

Mais, je souhaite aussi que les survivantes sachent que tous les hommes ne sont pas des monstres. Il y a des jeunes Cambodgiens qui viennent au café, des jeunes étudiants, des cadres, des artistes, des gens bien, qui échangent, parfois qui essayent de comprendre l’histoire de certaines de nos survivantes. C’est peut-être un peu ambitieux, mais j’aimerais que la perception de mes filles vis-à-vis du genre masculin ne soit pas totalement détériorée en raison du traumatisme qu’elles ont vécu.

CM : D’autres objectifs pour le Mam Café ?

Le cinquième objectif serait de devenir un peu plus autonomes financièrement. L’Afesip fonctionne avec l’argent des donateurs. Je souhaite pouvoir affecter une partie des bénéfices du Mam Café à l’association. Pour l’instant, nous sommes en phase de test. Si le business marche bien, il alimentera les caisses de l’Afesip.

CM : Qui a investi dans le Mam Café ?

Pour l’instant, je suis la seule. Les locaux du Café sont ceux de ma maison, je l’ai mise à disposition et cela nous enlève les soucis de loyer à payer. Je forme les filles moi-même. N’oubliez pas que lorsque je vivais en France, je travaillais dans la restauration, j’ai donc un peu d’expérience dans ce domaine. Et, comme je l’ai mentionné plus haut, il faut une approche un peu différente avec mes filles. Je pense être celle qui les connaît le mieux et donc peut-être la plus à même de les former correctement.

Oui, pour l’instant c’est un projet Somaly Mam. Mais, si cela fonctionne j’ouvrirai peut-être d’autres cafés sous cette enseigne.

A mentionner également, deux fois par mois, nous accueillons quelques familles de pauvres de Toul Kork qui n’ont pas à manger. Je leur sers à manger, et ils n’ont rien à payer.

CM : Le Mam Café est donc une entreprise sociale. Mais c’est aussi une entreprise qui doit être rentable. Si je suis un client potentiel, comment vendez-vous votre produit ?

Comme vous le savez, ma fille a eu de graves problèmes de santé. Je suis persuadé qu’il y avait un problème de mauvaise alimentation quelque part. Cela m’a donné à réfléchir et a influencé mon concept.

Avec le Mam Café, je ne veux pas de chimie ou d’exhausteurs ou d’additifs. Tout ce que nous cuisinons est à base de produits frais et naturels. Il y a quelques produits comme la menthe, le citron, et les longanes que nous faisons pousser dans nos jardins, ici et à Kampong Cham. J’ai l’ambition d’arriver à proposer de la cuisine 100% bio.

CM : Et les recettes ?

Beaucoup de plats traditionnels mais aussi des recettes originales. Je connais des spécialistes en Suisse qui m’ont aidée et conseillée. Ils m’ont beaucoup appuyée pour les recettes de cocktails exotiques. La particularité de ces créations est que nous n’utilisons pas de sucre. Les saveurs sucrées sont amenées par les fruits, mais je refuse de ‘’sucrer’’ nos cocktails…(sourire).

CM : Combien d’employés dans le Mam Café ?

Une dizaine à peu près, certains d’entre eux sont des gens que j’accompagne depuis 20 ans avec l’Afesip. Certaines filles sont déjà des formatrices à l’Afesip, d’autres viennent du centre de Siem Reap. Nous avons aussi un serveur, un garçon qui est aussi une ancienne victime.

CM : Etes-vous content du démarrage du Mam Café ?

Oui, cela commence à bien marcher. Et, je suis suffisamment optimiste pour me dire que cela va marcher de mieux en mieux. En tout cas, je suis prête…

CM : Avez-vous été soutenue dans cette initiative ?

A l’ouverture, le fils du Premier ministre, Hun Many, est venu nous rendre visite. Mais c’est un soutien de longue date. Il m’aide depuis plus de dix ans déjà.

CM : Somaly Mam est une femme heureuse aujourd’hui ?

Oui (rires)…j’ai eu une période de solitude qui m’a rendue triste. Aujourd’hui, je suis heureuse de pouvoir mener ce nouveau projet tout en continuant à m’occuper des survivantes. Je suis aussi heureuse de voir qu’il y a beaucoup de gens qui ne m’ont pas abandonnée. C’est important. Je crois aussi que les épreuves vous rendent forcément plus forte. Je le crois surtout à partir de cinquante ans.

Sans être cliché, je pense qu’à partir de cet âge-là, vous commencez à donner une réelle valeur au temps qui reste. En étant optimiste, je suis à l’automne de ma vie, j’ai encore d’autres projets et je souhaite avoir encore le temps de réaliser mes autres rêves.

CM : Quels sont-ils ?

Je voudrais ouvrir un centre pour les personnes âgées. C’est une tranche de la population souvent abandonnée à la tristesse et c’est injuste. Injuste car ils ont travaillé toute leur vie et ils ont droit à un petit reliquat de bonheur avant le grand voyage…

Mon autre rêve est d’ouvrir un centre de méditation. Si c’est possible, j’aimerais acheter un terrain et y construire un centre dédié à cette discipline. J’y tiens car la méditation m’a beaucoup aidée dans ma vie.

Propos recueillis par Christophe Gargiulo

Mam Café #29 rue 1007, ouvert de 7h à 21h

Phnom Penh,  Commune de Thmey,  District de Sen Sok
12101 Phnom Penh. Tel : 077 919 999

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