Tokay – Chronique : La carmagnole des bestioles dans la campagne cambodgienne

Texte d’Emmanuel Pezard relatant quelques déboires d’un Français vivant dans la campagne de Kep…

Lundi

Les éphémères m’auréolent. Alors Carpe Diem, avec eux je décolle, m’envole vers leur Dieu, le temps d’un instant je caracole en tête de ces pots-de-colle, au zèle de leurs ailes, que demain je ramasserai à la pelle.

Les Éphémères (Ephemeroptera) sont les plus anciens insectes ailés encore vivants puisqu'ils sont apparus il y a plus de 300 millions d'années
Les Éphémères (Ephemeroptera) sont les plus anciens insectes ailés encore vivants puisqu’ils sont apparus il y a plus de 300 millions d’années

Je lévite sans les éviter, je vais lentement alors qu’ils vont vite, profitant des quelques heures qu’ils ont sur terre, et qu’ils mettent à profit pour me pousser au ras-le-bol, me mettre dehors mais ils me suivent sur la terrasse, tentent de me terrasser jusqu’à ce que mort s’ensuive, forment une camisole et fol je m’enfuis vers la mer, me réfugie dans l’eau, où les lucioles océanes prennent le relais, ou les planctons marins scintillent de mille feux dans « la vague en rêvant »…

Mardi

C’est la guerre des tokays, geckos et autres lézards, qui confiturent mes murs et plafonds, qui configurent mes contemplations nocturnes, qui fascinent mes heures d’ennui. A chacun leurs proies, ils festoient sous mon toit et guignent les « plus petits que soi ».

Tokay : Gros lézard pouvant atteindre 20 cm aux couleurs variées. On l’entend plus qu’on le voit. Bariolé, il émet des sons impressionnant la plupart du temps en hoquets impairs. Gecko presque sacré au Cambodge qui a inspiré bien des peurs et des fantasmes.
Tokay : Gros lézard pouvant atteindre 20 cm aux couleurs variées. On l’entend plus qu’on le voit. Bariolé, il émet des sons impressionnant la plupart du temps en hoquets impairs. Gecko presque sacré au Cambodge qui a inspiré bien des peurs et des fantasmes.

Alors moi, qui pense à Toi, je me dis que je serais bien sous la forme décérébrée d’un invertébré, fixe à la verticale comme à l’horizontal, dormeur du jour à l’affût dans la vallée de la nuit, prêt à avaler le premier scarabée qui passerait un peu trop près. Mais je suis d’une autre race, et je passe mon chemin, tu me rejoins et je suis finalement bien dans ma condition d’humain, indéterminé dans mes vers zébrés aux rimes diagonales…

Mercredi

Ça croasse dans tous les sens. Les rizières pulsent du chant des grenouilles, semblent se mouvoir au fil de la symphonie rauque des crapauds-buffles qui reniflent de leurs mufles pustuleux, rustres postulant aux ruts des reines crapaudes qui dans l’arène les échauffent.

Crapaud-buffle
Crapaud-buffle

Et alors qu’une pluie fine enchante leur partition, dans le champ en face une loupiote va et vient, lumignon mouvant et irréel, qui n’est autre que la lampe frontale du voisin parti à la chasse / pêche des bienheureux amphibiens qui barbotent tranquillement ; alors que reinettes, crapelets et autres anoures en amour viennent se réfugier chez moi…

Jeudi

Les incestes-tueuses, mantes religieuses cannibales, vont et viennent accompagnées de vertes sauterelles et ça joue à saute-mouton partout dans le salon. J’observe le ballet des mandibules que quelques grillons accompagnent en rythme, rebondissant d’invisibles trampolines en oniriques filets. Des kssss-kssss résonnent dans les angles.

Mante religieuse
Mante religieuse

Ça virevolte everywhere. Les trois dimensions sont exploitées sous toutes leurs coutures. Les assauts se multiplient. Je ne sais plus qui grignote qui, qui fait le plus de bruit. Les hargnes se déchaînent. C’est la boucherie, le déploiement des haines, cauchemar plus que rêverie, la vilaine guerre malsaine de la loi du plus fort. Je ferme la porte et je m’endors.

Vendredi

Des trâlées de fourmis confettisent l’espace clos de ma maison, pointillent mon carrelage, s’installent dans ma bibliothèque, pondent dans mes livres, effacent du principe même d’existence des cadavres divers, d’espèces précitées qu’elles transforment en précipités chimiques.

Fourmis dévorant un scolopendre
Fourmis dévorant un scolopendre

Leurs armées, mieux organisées que n’importe quelles autres au monde, se déploient sur leurs champs de batailles et leurs légions font disparaître en quelques heures chenilles déchiquetées, restes de scolopendres écrasées, désossent souris à l’agonie et cafards géants gazés ayant tenté de se réfugier sous un meuble, ou au détour d’un amas de sacs de riz entassés dans une pièce intermédiaire. Solidaires elles transportent et déplacent sur des mètres de carrelage des restes de punaises, des morceaux déstructurés de mille-pattes amputés.

Samedi

Coup de Trafalgar d’araignées diverses autant que variées qui ont décidé de marquer cette journée dans mon esprit. Petites garces sauteuses, faucheuses ayant pris pour cible mes palmiers, vicieuses bariolées testant les ressources de mon cœur en voulant me faire peur, longues-pattes aux esprits courts et courtes-pattes aux esprits oblongs qui élargissent mes frayeurs.

Araignée Cambodge
Araignée Cambodge

J’observe, avant destruction systématique, leur talent de tisseuses, et pour certaines, celui de momification. Je pense aussi à une mystique arachnéenne, à écrire une Somme, filandreuse et éparse, qui leur serait consacrée, avec une dédicace à mes guêpes mutantes, leurs uniques et véritables ennemies, qu’ici, et pour cette seule raison, je laisse en vie.

Dimanche

Grasse matinée mâtinée du doux zozotement de moustiques en grâce après une journée de mousson et une autre de soleil. Je me réveille la peau pointillée de vermeil. Les vampires se sont déchaînés. Une blatte passe. Mon thorax ressemble à une treille rougeoyante, à une guirlande de boutons qui asticotent et grattent. Sortant boire mon café, je marche dans la déjection qui cocote et qu’une poule m’a laissée en offrande sur la terrasse.

La chienne d’une lointaine voisine passe m’offrir la présence de sa douzaine de mamelons pendants et gorgées de lait, alors même que je me dis que j’égorgerais bien le cochon qui « grouinche » et le coq qui guinche sur la musette que j’ai eu le tort d’oublier hier au pied de mon hamac.

Je suinte de sueur et les mouches me prodiguent une attention démesurée et l’onguent de toute leur affection. La salamandre qui a élu domicile en mon domicile, docile passe me dire bonjour. Entendant un bourdonnement d’hélicoptère, je me précipite pour remettre sur le ventre un scarabée rhinocéros gisant sur le dos. Seuls papillons et coccinelles, oiseaux ayant nidifié dans l’entre-deux de mon faux plafond, ne me font pas misère ! Mais misère, quelle misère ?

Lundi

Calme et douceur de vivre, montagnes et rizières, fleurs et arbres fruitiers, je me réveille en me disant qu’il serait marrant d’écrire un texte dédié à l’imaginaire collectif des gens qui pensent que vivre à la campagne au Cambodge, ça doit être une bonne préparation à l’enfer, alors qu’on est au Paradis. Emballé, je m’y mets !

« Les éphémères m’auréolent… »

Par Emmanuel Pezard

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