Société : Jeunes Cambodgiens et tentation consumériste

Ils ont entre 15 et 30 ans, lycéens, étudiants ou déjà dans la vie active, et ont tous en commun une nouvelle religion faite de marques et de logos. Bienvenue dans le monde hyper connecté des jeunes Cambodgiens, ces nouveaux accrocs à la société de consommation.

« Etre jeune à Phnom Penh, c’est porter la responsabilité de la survie au quotidien, dans une société qui a brutalement basculé dans l’ultra-libéralisme, et où la tentation de l’argent facile menace les valeurs de solidarité et de compassion (…). La violence économique a pris la place de la violence de la guerre. Mais regardez-les, debout. Ils veulent vivre. Ils ne veulent plus subir le poids terrible de l’histoire. Ils veulent créer, affirmer, bâtir », écrivait en 2000 le réalisateur Rithy Panh, en préface d’un livre de photographies de John Vink intitulé « Avoir 20 ans à Phnom Penh ».

Certes, en 18 ans, soit une génération, la jeunesse a changé, en particulier dans les grandes villes du royaume. Mais la « violence » économique énoncée par le célèbre réalisateur, est toujours la même. Elle s’est même renforcée, en une génération, l’offre de biens de consommations disponibles a littéralement explosé.

Avec l’inauguration récente à Phnom Penh d’un deuxième centre commercial appartenant au géant japonais de la grande distribution Aeon ; l’ouverture récente à Siem Reap d’un immense supermarché, et des dizaines d’autres projets en construction, la consommation déroule partout dans le royaume son tapis roulant sous les pieds d’une jeunesse fascinée par les néons de ces temples consuméristes.

Société : Jeunes Cambodgiens et tentation consumériste
Chanty : Je ne m’habille qu’avec des marques, Je ne veux pas de copies

Chanthy a 18 ans. Elle étudie en terminale au lycée Angkor de Siem Reap. Fille unique, son père est policier et sa mère tient un stand au vieux marché. « Je ne m’habille qu’avec des marques. Je ne veux pas de copies.

Toutes mes copines sont comme moi », dit-elle en riant, un smartphone à la main. Elle porte un Jean’s largement déchiré sur les cuisses, des chaussures de sport Nike et un T-shirt de la même marque. « Je rêve d’avoir le dernier IPhone mais mon père ne me l’offrira que si j’ai le bac », soupire la jeune fille assise sur une Honda Click flambant neuve. Chanthy est l’exemple type de la nouvelle génération de ces jeunes citadins branchés.

Avec près de dix millions de gens âgés de moins de 30 ans, le Cambodge est le pays de l’Asean, qui compte le plus gros pourcentage de jeunes. La paix retrouvée, a eu entre autres conséquences, une explosion des naissances, notamment dans toutes les provinces du nord du Royaume, là où la guérilla était encore active. Ces jeunes, qui fêteront leurs vingt printemps cette année, n’ont pas connu la guerre. Ils ont grandi dans un pays sûr, politiquement stable et en pleine croissance économique.

Certes Chanthy est une privilégiée. Elle est issue d’une famille de la nouvelle classe moyenne, et comme seulement 21% de la population du pays, elle habite dans une ville en pleine croissance. Ses parents, par contre, sont nés avec la guerre. Ils ont connu les restrictions, la peur, et le bruit des canons. Ils ont manqué de tout et font en sorte que leurs enfants puissent avoir tout ce dont eux ont été privés. Entre des jeunes qui ont accès à presque tout et des parents qui n’ont rien eu du tout, difficile de trouver un juste milieu. Pour les plus riches, point de modération dans l’usage des biens de ce monde. Consommer et offrir ce qu’il y a de meilleur à ses enfants, est une façon de rattraper le temps perdu.

S’il est difficile de dresser un portrait uniforme de la jeunesse cambodgienne tellement les écarts sont immenses entre la ville et la campagne, les jeunes de la ville, eux, sont identiques dans leurs habitudes de consommation et de loisirs.

Non loin de l’école de Chanthy va bientôt ouvrir un nouveau centre commercial, avec de nouvelles salles de cinéma, des boutiques de marques et surtout un Starbucks, qu’elle a hâte de fréquenter. Tout son argent de poche, elle le dépense en biens de consommation courants et surtout en sorties et loisirs. Cinémas, cafés, salles de sport, restaurants branchés et, bien entendu, centres commerciaux, sont les nouveaux temples où communient en priorité les jeunes citadins.

Téléphones portables, fringues et sorties entre copains engloutissent la totalité de leur argent de poche. Chanthy dit dépenser entre 10 et 20 dollars par jour. Une somme énorme en comparaison aux salaires moyens. Même si pour elle, ce n’est vraiment jamais assez par rapport à ce que dépensent certaines de ses amies.

Tentation
Tentation

A plus de mille dollars, le dernier IPhone n’est pas à la portée de toutes les bourses. Ainsi, certaines étudiantes ont trouvé un moyen vieux comme le monde pour gagner facilement de l’argent…Un phénomène pas si nouveau et qui ne touche pas que le Cambodge. Ces dernières années, avec l’apparition d’applications de messageries sur les téléphones portables, les rencontres se sont simplifiées. Wechat est une application qui affiche le profil des personnes connectées dans un périmètre défini. Elle connaît un formidable succès en Thaïlande, au Vietnam et au Cambodge pour ce genre de rencontres tarifées. Les jeunes filles créent des profils avec de fausses photos d’elles pour ne pas être reconnues et affichent clairement leurs intentions.

Heureusement ces cas restent l’exception. Celles qui ne peuvent pas se payer des marques acceptent bon gré mal gré de porter des copies. Et, au lieu du Smartphone dernier cri, elles se contentent de marques chinoises, de qualité équivalente, mais qui n’ont pas la même portée en termes d’image.

Car derrière la consommation se cache l’appartenance à une classe sociale. Consommer n’est que la partie émergée de l’iceberg. Briller en société et appartenir à une caste de privilégiés est le véritable but recherché. « C’est devenu la règle, le paraître prend le dessus, et être branché devient une nécessité existentielle », relève de son côté Kruoch Chanpov, enquêtrice de l’ONG Adhoc à Battambang. « Nous constatons que la plupart des jeunes de cette génération attachent une importance excessive à leur image. Notre génération n’avait pas les mêmes préoccupations ; nous allions bien souvent à l’école avec des vêtements froissés. Eux vont jusqu’à passer chez le coiffeur tôt le matin pour se faire lisser les cheveux. »

Pour l’ethnologue Fabienne Lucos, « au Cambodge, l’habit fait encore le moine et permet d’un simple coup d’œil de déterminer l’origine sociale d’une personne croisée dans la rue. En ville, les magasins de vêtements, les coiffeurs et les instituts de beauté ont essaimé. Chacun ou chacune évalue l’autre selon les vêtements portés, ou lui demande tout simplement leur prix. Sacs, tee-shirts, lunettes, montres et chaussures copiés sur des modèles de luxe sont particulièrement recherchés, s’ils ont une mak, une marque ».

La consommation de masse a transformé les Cambodgiens, pestent les anciens, estimant que ces comportements ont des répercussions négatives sur la culture khmère. Pourtant, l’engouement des jeunes pour les cérémonies bouddhistes est toujours le même et la société matriarcale ne semble pas avoir souffert de l’arrivée des IPhone. Le monde évolue et le Cambodge ne veut pas rester sur le bord de la route, laissant passer le train de la modernité. Les jeunes n’ont n’a pas vendu leur âme au diable, mais vénèrent seulement une nouvelle idole, celle de la consommation.

En juillet 2014, lors de l’inauguration du tout premier centre commercial Aeon, le Premier ministre Samdech Hun Sen, devant une foule de jeunes Cambodgiens les sacs remplis de leurs derniers achats, avait tenu à rappeler que « seule la paix amenait le développement ». « Y aurait-il des gens pour faire leur shopping à l’Aeon si le pays est déchiré par la guerre ou si les rues de la capitale sont livrées à l’anarchie ? Non, personne. La paix et la réconciliation nationale, ainsi que la stabilité politique sont les conditions sine qua non au développement du pays », avait-il déclaré. Le message était clair. Faites les boutiques. Pas la guerre.

Par Frédéric Amat
Photographies : Christophe Gargiulo

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