Quand les tensions Chine – USA profitent au Cambodge…

Bien que de nouvelles négociations soient prévues la semaine prochaine pour tenter de régler les contentieux commerciaux qui empoisonnent les relations Chine – USA, l’industrie de la mode envisage sérieusement de déplacer sa production basée en Chine vers le Cambodge pour éviter des sanctions américaines frappant les importations chinoises.

Port de Sihanoukville. Photographie par Lucius Kwok
Port de Sihanoukville. Photographie par Lucius Kwok

Selon une étude récente de l’Association américaine de l’industrie de la mode, près de 70% des dirigeants du secteur prévoient de réduire de façon drastique le pourcentage de leurs produits fabriqués en Chine au cours des deux prochaines années.

Le Cambodge est particulièrement attractif pour de nombreuses entreprises car il conserve un accès en franchise de droits sur le marché américain pour de nombreux produits dans le cadre d’accords préférentiels.

Steven Madden, le fabricant de chaussures, sacs et accessoires, réalise déjà 15% de ses sacs à main au Cambodge. Il prévoit de doubler ce pourcentage d’ici 2019, a déclaré le PDG de la société, Edward Rosenfeld, lors d’une récente conférence de presse.

Usine textile au Cambodge
Usine textile au Cambodge

Tapestry, la société de luxe fabriquant les sacs à main Coach et Kate Spade, a adopté une stratégie similaire, en stimulant sa production vietnamienne et laissant moins de 5% de ses sources d’approvisionnement depuis la Chine.

Vera Bradley, le fabricant de sacs, déclare aussi qu’il souhaite déplacer sa production depuis la Chine vers le Cambodge et le Vietnam.

Incitations à l’investissement

”…Le Cambodge propose des incitations à l’investissement intéressantes comme certaines exonérations fiscales…”, indique Matt van Roosmalen, directeur de pays pour le Cambodge chez Emerging Markets Consulting, un cabinet de conseil en investissement axé sur l’Asie du Sud. ”…Tant que les exemptions tarifaires persistent, les entreprises seront plus incitées à investir et à déplacer leur production au Cambodge…”.

Les exportations de chaussures du Cambodge ont augmenté de 25% en 2017, tandis que les exportations de vêtements ont augmenté de 8% dans la même période, indique un rapport annuel de la Banque nationale du Cambodge.Cette dernière explique cette croissance en raison de la demande accrue aux États-Unis.

Alors même que les tensions commerciales entre la Chine et les Etats-Unis s’intensifient, le Cambodge bénéficie toujours de franchises de droits pour les produits tels que les sacs à main, valises et portefeuilles, grâce à un programme américain destiné à soutenir le développement dans les pays à faible revenu.

Bien que les relations diplomatiques entre le Cambodge et les USA aient connu quelques épisodes de tension, l’administration Trump a choisi de maintenir ce statut privilégié pour le Cambodge, préférant envoyer un diplomate plus aguerri à l’ambassade US de Phnom Penh pour éviter les guerres de mots qui ont régulièrement fleuri le paysage ces dernières années avec l’ancien ambassadeur.

En plus de la menace tarifaire, les salaires ont augmenté de façon constante en Chine, tandis que le Cambodge reste l’un des pays les moins coûteux en matière de main-d’œuvre. Selon les estimations fournies par Oxford Economics, le coût du travail au Cambodge est équivalent à 25% de celui de la Chine.

Prudence

Lamar, de l’American Apparel & Footwear Association, recommande toutefois la prudence.

“Malheureusement, le fait de quitter la Chine n’est pas facile”, a-t-il déclaré. Les taux de productivité du Cambodge sont faibles comparés à ceux de la Chine. Cela rend difficile la fabrication de produits plus élaborés.

Dans une étude du Conseil de développement de Hong Kong, qui promeut le commerce et les investissements, les directeurs d’usine indiquent que la productivité moyenne des travailleurs cambodgiens est d’environ 50 à 60% de celle des travailleurs chinois.

Une autre raison est que l’infrastructure du Cambodge reste loin derrière celle de la Chine : le rapport sur la compétitivité du Forum Économique Mondial indique que l’infrastructure du pays se classe toujours au 106e rang sur 137, derrière les pays voisins.

”….Cela peut causer des difficultés pour sortir des marchandises du pays…”, conclut M. Lamar.

Paradoxe, c’est toutefois la Chine qui demeure le premier investisseur au Cambodge et supporte largement la construction de nouvelles infrastructures. Des infrastructures qui se développent à une telle vitesse que l’argument du ”manque d’infrastructure” avancé par le Forum Économique Mondial risque de se nuancer très rapidement.

Jeu d’alliances

L’autre difficulté reste l’incertitude concernant  l’attitude de la Chine si celle-ci devait céder quelques pans d’une activité génératrice de devises au bénéfice de son allié cambodgien alors même que l’Empire du Milieu finance largement la reconstruction du pays en échange d’une fidélité politique au sein de l’ASEAN et aussi d’une large coopération dans le programme gigantesque des Nouvelles Routes de la Soie…

Inconnues

L’autre inconnue reste la pérennité des accords privilégiés qui contribuent à la compétitivité du royaume et à son développement économique. En effet, le cynisme politique et les tentatives de pression diplomatique voient régulièrement brandir la menace de la remise en cause de certains accords préférentiels sous prétexte de manquement à certains principes démocratiques. Une remise en cause qui, selon les milieux d’affaires et les dirigeants syndicaux, aurait de sérieux effets négatifs sur le développement du Cambodge.

Quant au gouvernement, la sourde oreille prime lorsque ce type de menace se précise. ”…Nous avons un grand allié sur qui nous pouvons compter en cas de d’execution de ce type de menace…”, déclarait un porte-parole du gouvernement il y a quelques jours.

Quel grand allié ? La Chine justement…

 

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