Le FCCC, ce bar où les reporters attendaient le coup de force de 1997

L’article de Libération publié le 5 août dernier et intitulé « ce bar où les reporters attendaient les Khmers rouges » évoque sommairement le mythique bar FCC. Mais sans lui donner la place qu’il mérite. Le journaliste explique à tort qu’il « n’a jamais été un club de correspondants étrangers à part entière ».

C’est malheureusement faux.

Certes, ce bar donnant sur le Mékong n’a ouvert qu’en 1993, soit plus de vingt ans après la chute de Phnom Penh. Mais les années 1990 ont été une période charnière et particulièrement meurtrière. Les Khmers rouges ayant rompu les accords de paix de Paris de 1991 ont repris le maquis et n’ont eu de cesse de tourmenter le Cambodge jusqu’à la mort de Pol Pot, en avril 1998. Phnom Penh comptait alors pas moins de 6 agences de presse, plusieurs journaux en langue anglaise et française et des dizaines de reporters indépendants.

Le FCC, photographie FCC
Le FCC aujourd’hui, photographie FCC

Le FCC, qui se nommait à l’époque le FCCC pour Foreign Correspondents Club of Cambodia, a véritablement été l’antre de tout ce que Phnom Penh attirait comme aventuriers un stylo à la main, un appareil photo en bandoulière ou une caméra sur l’épaule.

Au comptoir du bar de cette bâtisse coloniale ou accoudé à la terrasse surplombant le fleuve se trouvaient presque tous les soirs Al Rockoff, photographe immortalisé dans le livre « La déchirure » ou son copain, Tim Page, personnage emblématique de la guerre du Viêtnam. Lorsque le grand reporter de Paris Match, Benoît Gysenbergh, était de passage dans la capitale c’est là qu’il allait boire un verre dès sa descente d’avion en compagnie de la sublime Fifi, alias Françoise Demulder qui avait également couvert la guerre au Viêtnam et au Cambodge.

Roland Neveu, qui avait jadis immortalisé l’entrée des Khmers rouges dans Phnom Penh pour l’agence Gamma, s’y trouvait régulièrement. Ceux-là mêmes qui, jadis, se retrouvaient au bar du Royal avaient, 20 ans plus tard, jeté leur dévolu sur celui du FCCC.

Philip Blenkinsop, maintes fois lauréat de grands prix du photojournalisme, y était un autre habitué. Et tant d’autres, moins célèbres certes, mais qui ne comptaient plus les heures passées à couvrir les fameuses offensives des saisons sèches. Ces combats meurtriers opposaient chaque année les forces gouvernementales aux résistants khmers rouges dans de nombreuses provinces du Cambodge.

Le FCCC était donc le lieu de rassemblement des journalistes de tous pays, travaillant pour tous médias. Mais pas seulement. L’endroit voyait arriver nombre d’ambassadeurs, d’attachés militaires, ou encore de mercenaires de la bande à Bob Denard, comme Titi cet ancien instructeur en maniement d’explosif pour les forces du FUNSK dans les années 1980, alors opposées à l’occupant vietnamien.

La plupart des conférences de presse se tenaient ici, dans la salle du rez-de-chaussée. Dans les années 1990 le FCCC avait la même fonction qu’avait tenue, avant lui, l’hôtel Royal. C’était le lieu où l’on se devait d’être, même si les pizzas étaient les moins bonnes de la ville (les plus chères aussi) et les serveurs avaient la fâcheuse habitude de se tromper dans les additions.

C’est au FCCC que l’on croisait des aventuriers comme le navigateur Olivier de Kersauson, ainsi que des acteurs comme Gérard Depardieu ou Matt Damon, des mannequins comme Hélène Bizot, la fille de l’auteur du Portail. Les murs accueillaient les expositions photos des plus grands reporters de guerre de la planète qu’ils venaient eux-mêmes inaugurer.

En cette époque où le PPC partageait le pouvoir avec le Funcinpec, le parti du prince Ranariddh, il était facile de rencontrer les ministres de ce gouvernement attablés dans la salle de restaurant donnant sur le Musée national.

En juin 1997, la tension entre les deux premiers ministres était à son comble. Chaque soir, des escarmouches éclataient en plein centre de Phnom Penh. Sur les principales avenues, des chicanes avaient été dressées et des sacs de sable empilés derrière lesquels trônaient des fusils mitrailleurs. Les soldats fidèles aux deux factions s’affrontaient pour un oui ou pour un non.

Dans le ciel étoilé de Phnom Penh, les balles traçantes filaient quasiment chaque nuit et au matin, chaque camp comptait ses morts.

Une nuit, alors qu’il couvrait une énième accroche entre soldats opposés, un autre habitué du FCCC, Mat Lee, directeur du bureau de l’AFP, s’est retrouvé au milieu d’un échange de tirs. Il a fini à l’hôpital, une balle dans le bras. Arnaud Roux, ancien de Radio Untac et journaliste à Cambodge Soir a, quant à lui, eu juste le temps de se mettre à l’abri, frôlant la mort de très près alors qu’un soldat isolé le prenait pour cible.

Quelques jours avant le 5 juillet 1997, date à laquelle le coup de force a éclaté, plongeant Phnom Penh dans le chao, les journalistes arrivaient du monde entier. En transit pour Hong Kong où ils allaient assister à la cérémonie de rétrocession de l’île, chacun patientait au FCCC, guettant le ciel dans l’attente des premiers coups de feu. Chaque soir, le bar était bondé de tout ce que la planète comptait comme grosse pointure du journalisme, prêt à se ruer en direction du premier coup de feu…

Alors, pour ceux qui prétendent retrouver le lieu de prédilection des journalistes étrangers dans les nineties, c’est vers le fleuve qu’il faut se diriger. Et monter les quelques marches de l’escalier en bois qui mène à ce témoin muet de l’histoire récente du Cambodge. Le FCC a perdu un C, mais sa légende reste intacte…
Frédéric Amat

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