Entretien : Tith Viseth, il est primordial pour moi de travailler au service du Cambodge

Deuxième rencontre avec Tith Viseth, enfant rescapé-miraculé du régime des Khmers Rouges. Tith Viseth avait alors raconté pour Cambodge Mag comment il avait survécu au génocide. Aujourd’hui haut fonctionnaire pour le gouvernement du Cambodge, il a plusieurs casquettes, au Département général de l’Identification du ministère de l’Intérieur, au Comité de lutte contre les contrefaçons et au Ministère de l’intérieur. Tith Viseth raconte :

CM : Depuis notre dernier entretien, que s’est-il passé dans votre carrière ?

A l’époque, j’étais colonel de police, vice-directeur du département des passeports. J’ai gardé cette fonction. J’ai à présent deux nouvelles casquettes. Je suis conseiller spécial du CCCC (Counter Counterfeit Committee of Cambodia). C’est un comité interministériel qui lutte contre les contrefaçons en général.

Tith VIseth
Tith Viseth

En fait, suite à mes études à Saint-Cyr-au-Mont-d’Or (École Nationale Supérieure de la Police), je suis devenu commissaire de police, on m’a alors demandé d’intégrer ce comité pour aider à développer cette mission. Le comité est assez jeune car il a été créé fin 2014, le président actuel est le Général de Police Sophana Meach, Sous-secrétaire d’état au Ministère de l’intérieur. Il m’a demandé d’aider à promouvoir ce comité, à l’organiser, à mettre en place de nouvelles procédures et méthodes de travail.

Quelles sont vos méthodes de travail au sein du CCCC ?

C’est un comité interministériel. Il y a la Défense, la Santé, le Commerce…CamControl et d’autres départements. Nous travaillons avec la police et la gendarmerie qui effectuent les raids, mais nous avons besoin d’autres services avec nous. Si l’entreprise contrôlée est étrangère, nous avons besoin des services de l’immigration, des douanes, des services fiscaux..etc, pour contrôler le mode opératoire de l’entreprise.

Nous organisons en fin d’année une conférence régionale sur les faux médicaments. Cela se fera en coopération avec l’IRACM (Institut International de Recherche Anti-Contrefaçon de Médicaments de Paris). Suite à mon intégration dans le CCCC, nous avons effectué une mission officielle en France. Lors de cette visite, nous avons proposés aux dirigeants de l’Institut d’organiser cette conférence à Phnom Penh. Ce sera une première, il y aura la participation des pays d’Asie et d’Europe.

En fait, il y a plusieurs niveaux de travail, il y a le côté coopération avec les autres pays, il faut créer des contacts, des liens de travail avec les pays concernés par le fléau des contrefaçons. Nous devons être en mesure d’échanger des informations.

Tith VIseth avec lieutenant Général Sophana Meach
Tith VIseth avec le Général de PoliceSophana Meach

Lorsque nous organiserons cette conférence, cela constituera une belle vitrine pour le Cambodge. Nous allons inviter Kofi Atta Annan, qui fut Secrétaire Général de l’ONU. Il y aura bien sûr notre premier ministre, Sa Majesté le Roi, ce sera vraiment un grand évènement.

Dans le CCCC, nous développons aussi des partenariats avec le secteur privé afin de lutter contre la fabrication de contrefaçons et l’importation des pays voisins. Nous avons besoin des informations des entreprises privées, ce sont elles qui exploitent les marques, qui sont victimes de la contrefaçon, et qui peuvent ainsi fournir des renseignements sur ce commerce illicite.

CM : Certains spécialistes de la contrefaçon créent de véritables usines de production, parfois sur des produits à faible marge…Quel est l’intérêt ?

Un contrefacteur qui va produire des bouteilles d’eau minérale en imitant une marque bien connue va profiter de l’énorme synergie de la marque en termes d’images car celle-ci est déjà bien connue dans le monde entier. Le produit contrefait va s’écouler très facilement. Le contrefacteur fait des économies considérables, il ne s‘embarrasse pas d’études de marché, de campagne promotionnelle, il parasite totalement les efforts commerciaux de la marque qu’il copie.

Contrefaçons présentées lors d’une conférence de presse du CCCC
Contrefaçons présentées lors d’une conférence de presse du CCCC

CM : On parle aussi des sérieux problèmes de contrefaçons concernant les médicaments

C’est un enjeu important pour le Cambodge et pour l’Asie en général. Il y a des enjeux importants. La santé de la population aussi est concernée.

En parlant de médicaments, quelqu’un de malhonnête qui veut des profits rapides va fabriquer des faux médicaments, vraiment de faux médicaments qui ne contiennent aucune molécule active. Il va juste acheter une machine à remplir ou encapsuler et remplir des bouteilles avec des liquides colorés et aromatisés ou produire des comprimés de farine…

Les retours sur ces investissements frauduleux sont gigantesques, les statistiques parlent de 1000 Euros pour un Euro investi.  Le retour sur investissement est donc rapide et très fort. Cette activité est plus rentable que le trafic de drogue. Un kilo de cocaïne acheté en Amérique du Sud partira du laboratoire à 5000 dollars US,  il sera vendu dix fois plus cher en Europe. Il y a aussi le problème de la législation, l’activité de contrefaçon est moins dangereuse que le trafic de drogue et les peines sont moins lourdes.

Je passe beaucoup de temps avec ce comité. Il y a de plus en plus de travail. Nous effectuons beaucoup de saisies, il y a pas mal de travail de préparation en amont avec les équipes.

CM : A propos de votre fonction au sein du Département général de l’Identification du ministère de l’Intérieur ?

C’est un département chargé simplement d’identifier l’ensemble des personnes vivant au Cambodge. Le principe est de traiter tous les documents officiels-civils de la vie d’un citoyen, de la naissance au décès. Nous avons dû moderniser nos supports. Comme tous les pays en développement, l’identification et un enjeu important.

Après la guerre, en 1979, il a fallu recenser la population pour, malheureusement compter le nombre de morts. Ensuite, lors des Accords de Paris en 1991, lors des élections dites libres, il fallait bien avoir un recensement et être en mesure de distribuer des cartes d’identité. Ce fut un travail important, qui n’a pas été facile. Cela a mobilisé beaucoup de moyens et pris beaucoup de temps. Ces premières cartes d’identité distribuées dans les années 90 n’étaient pas sécurisées, pas d’empreinte électronique, rapides à fabriquer, mais cela suffisait dans le contexte du moment.

Mais ensuite, au fur et à mesure que le pays se développait et enclenchait des partenariats avec les pays environnants et d’autres, il était important de sécuriser les méthodes d’identification. La deuxième génération de cartes d’identité est apparue avec une carte à puce. Mais le problème alors était l’efficacité des bases de données nationales. Aujourd’hui, cela va beaucoup mieux avec la dernière génération de cartes d’identité. Les bases de données sont aussi beaucoup plus fiables, à présent, elles sont établies en liaison avec les passeports.

CM : Vous êtes également conseiller au Ministère de l’intérieur ?

Je suis aussi Conseiller au Ministère de l’Intérieur. C’est une initiative du Ministère qui tient à prendre en compte le développement rapide du pays. C’est simple, l’économie se développe, mais la criminalité également. Cela demande une constante mise à jour des méthodes policières, des nouvelles réglementations à mettre en œuvre et l’actualisation des anciennes.

Il y  a bien sûr les efforts à mettre en œuvre sur tout ce qui touche à la criminalité transfrontalière. Nous coopérons étroitement avec les polices chinoise, vietnamienne, laotienne, thaïlandaise et d’autres pays d’Asie.  Mais il y a aussi des priorités en matière de sécurité intérieure comme la sécurité routière et la délinquance.

CM : Parlez-nous de votre récente formation à Paris

J’ai intégré la 29e session nationale “Sécurité et Justice” de l’INHESJ (Institut National des Hautes Études de la Sécurité et de la Justice) de Paris pendant une année. Chaque année, l’INHESJ forme une centaine d’auditeurs qui sont nommés par le Premier ministre. Nous assistons à des séminaires avec des grands experts de la sécurité et de la justice. Nous effectuons aussi beaucoup de travaux de recherches avec souvent la coopération d’administrations françaises qui disposent d’experts de grande qualité dans ces domaines qui nous intéressent.

Avec le Premier Ministre Edouard Philippe
Avec le Premier Ministre Edouard Philippe

C’était la première fois qu’il y avait un Cambodgien à l’INHESJ. C’était pour moi un enjeu important et aussi une fierté. De ramener ce diplôme au pays est une vraie satisfaction. Je soulignerai aussi que c’est important de sortir de sa zone de confort. Nous, hauts fonctionnaires, nous ne pouvons pas être totalement efficaces sans actualiser en permanence nos connaissances. Pour conclure, je dirais aussi que ce fut une expérience professionnelle très enrichissante.

CM : Vous n’avez pas eu la tentation de poursuivre votre carrière en France ou en Europe ?

La France a beaucoup de ressources humaines, de gens qualifiés et d’experts de très haut niveau. Le Cambodge a besoin de renforcer ses compétences, d’utiliser les bonnes volontés et les gens qui souhaitent partager leur expérience, la mettre à contribution au service du pays. Étant Cambodgien, il est primordial pour moi de travailler au service du pays.

CM : Comment se passent les journées de Tith Viseth ?

J’ai des journées chargées, mais je profite également de la famille. Beaucoup travailler est important mais il faut pouvoir concilier vie professionnelle et vie familiale, surtout quand on a des enfants.

CM : Et les loisirs ?

J’aime nager, cela me détend et m’entretiens. Je ne bois pas, je ne fume pas et ne fais pas d’excès, cela m’aide beaucoup à rester en forme.

CM : Votre avis sur la langue française au Cambodge ?

La langue française était bien plus généralisée avant la guerre. Le Cambodge et la France ont tout de même une longue histoire commune. Je crois que la langue française aujourd’hui est toujours aussi présente mais reste encore une langue d’élite. C’est celle qui forme ici les médecins, les juristes. Il y a peut-être moins de gens qui parlent français mais c’est plus sélectif. A rappeler aussi que beaucoup de nos ministres et secrétaires d’état sont francophones également.

CM : Vous êtes partisan de plus de langue française dans le royaume ?

Sur ce sujet, je suis partisan du développement de la langue mais aussi de l’esprit français. L’esprit français, c’est le sens critique, la réflexion, la culture, la philosophie. La France est le pays des lumières, c’est quelque chose vraiment à part. La France n’a pas l’esprit hyper business comme les Américains par exemple. La France, c’est un art de vivre, une culture unique, un sens du plaisir que beaucoup d’autres pays envient.

J’aime particulièrement la gastronomie française, j’organise d’ailleurs tous mes repas d’affaires dans ce restaurant.

CM : Vous ne trouvez pas les Français râleurs ?

Râleurs ? Peut-être. Les gens travaillent beaucoup en France, il y a aussi une lourde pression fiscale, tout n’est pas facile pour tout le monde. Les gens sont un peu moins souriants, cela se comprend, mais cela ne concerne pas que la France.

CM : Etes-vous tenté par la politique ?

Il ne faut pas se disperser. Je ne suis pas un politicien, je pense être plus efficace sur le terrain, dans mon domaine de compétences.

CM : Votre avis sur le Cambodge d’aujourd’hui ?

J’ai un devoir de réserve, je n’ai pas d’avis à donner, mais je constate que le pays est en plein développement, que les touristes sont plus nombreux et que l’image du pays comme destination touristique, d’affaires ou même d’expatriation s’est considérablement améliorée depuis quelques années. J’ai d’ailleurs des amis Français qui envisagent de s’installer après avoir visité le pays et avoir été très agréablement surpris.

Propos recueillis par Christophe Gargiulo

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