Chronique : Mes chers parents, le Cambodge me rend philosophe

Philosophe : Assis sur la dernière marche de l’escalier de bois qui mène à ma masure, je contemple les premiers rayons de soleil irradier les rizières naissantes. Remuant machinalement mon café soluble dans mon verre, je me prends à rêver. A philosopher même.

Mes chers parents, le Cambodge me rend philosophe
Mes chers parents, le Cambodge me rend philosophe. Illustration par RIMO

Comment décrire ce tableau en mouvement sous mes yeux ; cette succession de pages d’illustrations sorties d’un livre d’exploration dont le texte aurait été écrit dans une langue inconnue ? Ce n’est pas un village, juste un hameau constitué de quelques maisons plantées en désordre. Tout autour, à perte de vue, les minuscules pousses de riz d’un vert presque fluorescent ondulent sous la légère brise matinale. Les têtes ébouriffées des palmiers à sucre se dressent au hasard, ajoutant une note de vert sombre au bout d’une tige brune.

Cette phrase de Stevenson me revient à l’esprit : « Je ne voyage pas pour aller quelque part, mais pour voyager. Je voyage pour le plaisir du voyage. » Or, pour moi, ce voyage n’a véritablement commencé que lorsque je me suis arrêté au détour de cette longue piste de terre rouge. C’est là que j’ai décidé de planter les graines de mon avenir.

Que tout a pris forme dans mon esprit.

Car le charme de ce Sud lointain, de cet exotisme que je vis au quotidien depuis mon arrivée, ce n’est pas tant cette nature époustouflante, ces visages souriants et ces milliers de chocs culturels. Non, ce qui m’a séduit, moi l’anonyme nouvel arrivant, sac au dos et torse bombé, c’est cette virginité partout présente. Ici tout est neuf et surtout tout est possible.

Mes chers parents, le monde que j’ai quitté est mort. Il sent le renfermé. Il pue le politiquement correct et la pensée unique. Le monde que j’ai quitté n’est pas fait pour les aventuriers, pour les nouveaux diplômés, pour les esprits libres et pour ceux qui rêvent de construire leur avenir à la force de leurs mains et de leur talent. Tout leur est interdit, toutes les portes leur sont fermées. A double tour. Certains s’épuisent à chercher les clés.

D’autres, comme moi, préfèrent partir. Non parce que l’herbe est plus verte au bout du monde. Mais parce qu’elle s’offre à tous les courageux qui s’avancent vers elle. Réussir au Cambodge ou dans d’autres pays de la région est à la portée de tous. Surtout ceux qui ne rentrent plus dans les cases officielles de plus en plus étriquées de l’ancien monde.

Le navire que j’ai quitté est en train de sombrer et ceux qui m’ont dit au-revoir sont les membres de la chorale qui accompagne l’orchestre. Comme l’écrit si bien Franck Poupart dans son premier roman, « l’Europe est en état de mort clinique où les gens s’emmerdent comme les pensionnaires aisés d’une maison de retraite cossue, dans un mouroir qui sent la pisse ».

Je ne jette aucune pierre. Je n’en veux à personne. Au Cambodge tout est vrai. Pas plus facile, bien au contraire, mais ici, point de filtre, point de retenue. Attention, ce n’est pas parce que le Cambodge est un pays pauvre que l’Occidental va forcément y réussir. Mais ici, point de préjugés. Pas de place pour le fainéant et le profiteur. Ça passe ou ça casse. Et c’est sans filet. Ce sentiment, je l’ai ressenti ici, au milieu de nulle part, entouré de gens simples.

Hier soir, un de mes voisins est mort. Il est tombé du haut d’un palmier à sucre en allant récolter la précieuse sève qui sert à fabriquer le sucre ou l’alcool. Un travail périlleux, à escalader de fines échelles de bambous accrochées aux troncs des arbres.

Il s’est rompu le cou. Ce n’est qu’à la tombée du jour que sa fille, inquiète de son absence, est partie à sa recherche. Les accidents de ce genre sont fréquents. La vie, pour un temps, s’est arrêtée dans ce petit hameau. Sa fille est maintenant seule au monde. Ancienne ouvrière dans une usine de textile, abandonnée par son mari lorsqu’elle était enceinte, elle est mère d’un petit garçon de quelques mois seulement.

Je ne l’ai pas vu pleurer. Elle a confié son bébé à une voisine et est allé prévenir les bonzes de la pagode voisine qui sont venus veiller le mort. Toute la nuit, ils ont psalmodié et une autre voisine a chanté. Des chants très doux. La jeune orpheline s’est rasée la tête en signe de deuil. J’ai vu ses longs cheveux noirs tomber à terre. Elle a revêtu une tunique blanche et allumé des bougies autour du cadavre de son père enroulé dans une natte. Cette natte qui sert habituellement de table et de lit. Les habitants du village sont venus voir le mort. Le lendemain, le corps a été chargé sur une charrette et amené à la pagode pour y être incinéré.

Puis la vie a repris son cours. Les hommes ont recommencé à monter aux cimes des palmiers. Comme si rien n’était arrivé. Comme toujours.

Quelque part, vivre au Cambodge, c’est apprendre à philosopher…

A bientôt,

Frédéric Amat

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