Chronique : Mes chers parents, j’ai fait un bond de mille ans en arrière

J’en avais assez du bruit de la ville, de l’effervescence perpétuelle, des fêtes permanentes et surtout de l’ouverture de canettes de bière. Sans jamais rien gagner que d’autres canettes. Alors j’ai déménagé. Je me suis installé à la campagne.

Le petit village que j’ai choisi était celui avec le moins de papiers plastiques aux alentours. Les déchets plastiques sont aux villages du Cambodge ce que les coquelicots sont à nos champs printaniers fraîchement labourés. En moins joli.

Ce village n’est qu’à une cinquantaine de kilomètres de la capitale, mais la vie s’est figée dans le temps à une époque ancestrale. Les scènes du quotidien des habitants dans les communes d’aujourd’hui sont gravées dans les bas-reliefs des galeries des temples d’Angkor. Rien, ou presque, ne semble avoir évolué en mille ans. Les mêmes paniers en rotin, d’identiques socs pour labourer la terre accrochés aux derrières des mêmes buffles, le krama comme seul vêtement autour de la taille, la culture du riz, les poissons séchés, les marchés bruyants et colorés.

Mes chers parents, j’ai fait un bond de 1000 ans en arrière. Illustration par Rimo
Mes chers parents, j’ai fait un bond de mille ans en arrière. Illustration par Rimo

Un fossé, un gouffre, que dis-je, un abîme sépare les villes des villages que tout oppose. Des masques contre la pollution des pots d’échappements aux éclats de rire des enfants jouant dans les flaques d’eau formées par la dernière pluie. De l’électricité à la bougie, du gaz au charbon, de l’eau courante à l’eau de pluie et du taxi Lexus climatisé au char à bœufs.

Des villas « tartes à la crème » démesurées cachées derrière de hauts murs, aux maisons de bois et de paille plantées dans d’immenses étendues de verdure. Des feux tricolores aux palmiers à sucre. Des restaurants aux enseignes de malbouffe de l’oncle Sam, aux étals de sauterelles grillées, aux brochettes de grasses pattes de grenouilles. Un délice !
J’ai loué une modeste masure de bois sur pilotis au toit de chaume, lovée contre un bosquet de bambous ; adossé à une forêt de rotins.

Une natte colorée en guise de matelas, mon sac à dos pour coussin, une moustiquaire rose parsemée de trous et une ampoule solitaire reliée à une batterie : voilà pour l’unique pièce du haut. Au-dessous, à même la terre battue, un bat-flanc de lames de bambous, un braséro en terre cuite et une énorme jarre de ciment qui recueille les pluies. Je me lave debout entouré d’un krama à l’aide d’une demi noix de coco plongée dans l’eau. Le soir, par les interstices du toit de chaume, quelques étoiles éclairent ma rêverie : il n’en faut pas plus pour être heureux.

Ce n’est assurément pas l’avis des gens qui vivent ici. Même s’ils m’ont bien accueilli, ils m’appellent le « Barang scout ». Scout, ne désigne pas les jeunes qui font du camping. Cela signifie fou, ou du moins, dérangé. L’étranger dérangé ! Ils ne comprennent pas ce que je viens faire à la campagne, alors qu’eux rêvent de partir à la ville.

Lorsque j’ai proposé de louer la maison à son propriétaire, je lui ai annoncé un tarif de loyer mensuel. Il a cru que c’était pour un an ! Les gens n’ont rien. Quelques ustensiles de cuisine dans une bassine de laiton, des nattes qu’ils déroulent pour dormir ou pour manger, un large couteau dans son étui de bois, des poules, deux ou trois cochons et pour les plus riches, quelques vaches ! La seule chose qui semble être en quantité non négligeable sont les chiens faméliques errants.

Personne n’a eu l’idée de construire des WC. A la nuit tombé, chacun se choisit un palmier et s’y dirige une petite pelle à la main. Les poteaux électriques longent la route défoncée non loin du village, mais sans les fils.

Les jeunes n’ont qu’une obsession : apprendre à parler l’anglais ; unique passeport pour quitter le village. Et aller faire carrière à la ville.

Les femmes de 30 ans en paraissent vingt de plus. Les hommes ont le visage de l’écorce et le corps sec du roseau, souple et résistant.

La journée débute avec le lever du soleil et se termine à son coucher. Jour après jour, sous une chaleur de plomb, les mêmes gestes, les mêmes tâches.

En fin d’après-midi les hommes organisent des combats de coqs tandis que les femmes préparent les repas. Jamais l’inverse… Parfois, si la journée a été particulièrement chaude, ils se réunissent sous les pilotis d’une maison et boivent de l’alcool de palme tiré de tubes de bambous en fumant des cigarettes bon marché.

J’ai demandé à mon propriétaire ce qui avait changé depuis la fin de la guerre. Il a réfléchi. Longtemps. Le regard dans le vague. Au début il ne savait pas. Puis il m’a dit : « la route ». Avant, elle était en terre de latérite rouge et elle s’inondait. Puis ils l’ont recouverte de « caoutchouc », le bitume, en khmer. Mais comme elle s’inonde toujours, le bitume s’est parsemé d’énormes nids de poules. Le trajet pour aller au marché vendre ses légumes prend désormais deux fois plus de temps.
Alors je lui ai reposé la question, lui demandant ce qui avait changé en mieux.
Il m’a regardé en souriant et a répété : « la guerre est finie ».
Il a ajouté : « c’est bien ». Puis il est parti.
Alors j’ai compris.
J’ai compris que rien n’avait vraiment changé.
A bientôt
Frédéric Amat

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