Jean-Michel Filippi – Tradition : Cambodge, une histoire architecturale en boucle ?

Déambuler pour observer ce qui se passe vraiment dans les rues de Phnom Penh n’est pas une chose aisée. A l’instar des autres villes asiatiques, l’espace public n’est pas en odeur de sainteté. Quant à la vision que procurent les « sky bars », c’est celle d’une ville gagnée par la verticalité, une rupture bien réelle et qui tombe à point nommé pour alimenter les prédictions catastrophiques des Cassandres de comptoir. Et pourtant, l’histoire architecturale de la ville se poursuit et elle n’est évidemment pas dépourvue d’intérêt.

Le Ministère des Postes et Télécommunications
Le Ministère des Postes et Télécommunications

C’est exactement ce qui frappe l’esprit lorsqu’on observe le nouveau Ministère des Postes et Télécommunications sur le boulevard Monivong. Face aux jardins des rues 92 et 96, il offre évidemment une vue imprenable sur le Stupa de Wat Phnom. Observer est bien le mot et non pas voir, car on ne le voit pas tant sa présence relève de l’évidence tranquille. Sa parenté avec la poste est un truisme : l’avancée centrale, la distribution des colonnes, les ouvertures arrondies à la base et à angles droits dans la partie supérieure, sans oublier le médaillon du sommet reposant sur deux colonnes et adjoint de part et d’autre de 3 petites fenêtres, ce qui renforce jusqu’à satiété l’impression générale de symétrie.

Quoi de plus naturel ? Pourquoi le ministère des postes ne reproduirait-il pas tout bonnement le bâtiment des postes ? En fait, les choses sont toujours plus complexes comme nous le montrera un petit détour par l’histoire architecturale de la ville.

Clin d’œil historique sur l’architecture de la ville

On n’insistera jamais trop assez sur les singularités des révolutions architecturales et urbanistiques à l’origine du Phnom Penh que nous connaissons aujourd’hui.

Tout commence par un malentendu lorsque l’architecte et urbaniste Daniel Fabré va œuvrer pendant huit ans (1889-1897) à la construction du premier Phnom Penh moderne. Tous les bâtiments du fameux quartier administratif dont la poste, la banque d’Indochine, le cadastre, le commissariat, etc. sont construits dans un pur style 18ème et ce, à l’aube du 20ème siècle. Un anachronisme qui peut s’expliquer par l’impatience colérique du résident supérieur de la même période, Huynh de Verneville, qui veut tout et tout de suite. Plusieurs de ces bâtiments ont d’ailleurs été modifiés par la suite ; ne conservent leurs caractéristiques originelles qu’un petit nombre de structures dont la poste et, le long de l’ancien canal (rue 106), la résidence mairie et la trésorerie générale du ministère des finances.

La Banque de l’Indochine 1892
La Banque de l’Indochine 1892

Une deuxième période (1923 – 1937) s’ouvre sur une hésitation que l’on qualifie, faute de mieux, de style prémoderne et dont l’ex banque de l’Indochine est le représentant le plus éminent. Ce n’est guère révolutionnaire eu égard à ce qui se fait au même moment en Europe, par exemple la villa Savoye de Le Corbusier et Jeanneret. Pourtant, dès 1925, une géniale rupture initiée par Ernest Hébrard et son style indochinois (l’Hôtel Le Royal) va faire de Phnom Penh un lieu d’avant-garde architecturale : de superbes structures de béton admirablement ventilées, comme la gare, voient le jour et se poursuivent avec la construction du Marché Central en 1937.

C’est sur cette lancée qu’il faut comprendre la révolution architecturale qui va suivre l’accession du Cambodge à l’indépendance (1953). Une volonté politique de changement et de modernité va permettre à de jeunes architectes, dont Vann Molyvan et Lu Ban Hap, de donner toute la mesure de leur talent. Rupture certes, mais celle d’une modernité qui possède un pédigrée bien avéré : l’acquis de l’architecture des années 30, des formations solides à l’architecture mondiale de l’époque et une modernité repensée sur le terroir du Cambodge ; l’utilisation du pilotis en est l’exemple type. Avec des structures comme le théâtre du Bassac ou le stade olympique, Phnom Penh était devenu un phare de la créativité moderne.

Retour à la case départ

La chute de Phnom Penh en 1975 marque la fin irrémédiable d’une urbanité qui a débuté à l’aube du 20ème siècle. Les vestiges d’un siècle de vie urbaine sont bien là mais à l’état de traces d’époques révolues dont les logiques architecturales et urbanistiques ne parlent plus aux nouveaux venus qui peuplent la ville. On continue bien évidemment de construire. La question reste de savoir en quoi consistent les choix architecturaux actuels et surtout de quoi sont-ils révélateurs.

La maison individuelle semble traduire l’état d’esprit de son propriétaire sans chercher plus loin à s’intégrer dans un espace plus vaste.  Les poncifs qui continuent toutefois d’être fortement mis à contribution ont leur origine dans les maisons de riches particuliers chinois du début du siècle, par exemple le bâtiment de la banque FTB (rue 118) qui date de 1923 ou l’ancienne ambassade du japon (1935) sur le Boulevard Monivong et se résument souvent à la combinaison rococo-colonne corinthienne avec quelquefois des grilles dorées et des angelots grassouillets qui ajoutent une touche d’originalité certaine.

Mais notre ministère dans tout cela ? On y arrive ! Nous avions évoqué l’air de famille postal. En fait ce n’est pas que la poste centrale que le ministère reproduit, mais quasiment tout l’esprit des bâtiments de la première urbanisation (1889-1897) de Phnom Penh, par exemple l’ancienne Résidence Mairie ou le bâtiment du Trésor sur la rue 106. Et cet esprit quel est-il ? Eh bien le terme de néoclassique peut en partie le résumer. La grammaire qui en découle est claire et peut se décliner avec les concepts de concordance, muralité, symétrie et, on s’en doute, un sentiment de hiérarchie qui en découle immanquablement.  Il n’y a pas que le ministère des postes qui sacrifie à cette vision. Il suffit de jeter un petit coup d’œil sur le Ministère de la Condition Féminine pour trouver les mêmes poncifs à l’œuvre.

Des exemples étonnants se retrouvent jusqu’à Kep où des habitations modernistes désormais en ruines  voisinent, souvent sur le même terrain, avec de nouvelles maisons privées et de facture visiblement onéreuse. Le contraste est de taille et offre de visu un résumé instantané des deux époques : à une ouverture sur l’espace environnant,  une extravagance des formes, une recherche de dissymétrie s’opposent replis vers l’intérieur, stricte régularité et symétrie absolue.

Dans cet ordre d’idées, Koh Pich s’illustre avec brio. Le beffroi et le « Koh Pich city hall » auraient littéralement rempli de bonheur un Abbé Laugier (1713-1769) architecte, éminent promoteur et  philosophe des formes néoclassiques.  Bref on a non seulement bien changé d’époque, ça nous nous en doutions, mais de surcroît on assiste à une mise à l’écart sans appel d’une modernité qui a fait la gloire de l’architecture cambodgienne des années 60.

Dans un monde asiatique, et pas seulement au Cambodge, où le mouvement semble être le maître mot, on préfèrera offrir à la vue un paysage architectural infiniment plus conventionnel qui traduise une volonté de régularité, une aspiration à la stabilité, bref de bonnes vieilles formes qui, faute de mieux, peuvent au moins se targuer de l’imprimatur de la tradition.

Texte et illustrations : Jean-Michel Filippi

Crédit photographique : Michael Coghlan (cc)

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