Chronique : Mes chers parents, je parle khmer, mais…

Je parle khmer, mais on me comprend rarement et c’est très frustrant. Lorsque je m’arrête pour acheter mon essence dans les bouteilles sur le bord de la route, je m’exprime en khmer. C’est facile de dire un litre d’essence s’il vous plaît. On dit : « som cha sang moï lit ». Rien de plus simple. Et bien, à chaque fois, les vendeuses me font les marionnettes avec les mains et me disent qu’elles ne parlent pas anglais. Faire les marionnettes c’est remuer les mains de droite à gauche. Ca veut dire qu’on ne comprend pas. C’est exaspérant, tout le monde pense que je parle anglais parce que je ne suis pas Cambodgien. Or je suis comme elles, je ne comprends rien à l’anglais. Au début je m’énervais, mais on m’a dit qu’il ne fallait jamais s’énerver. Difficile de garder son calme quand tout semble être organisé autour de toi pour te faire piquer une crise de nerf. Non, non, il faut rester zen !

Donc, j’en ai parlé à mes amis moto-taxis qui, heureusement, me comprennent. Ils m’ont expliqué que personne n’est préparé à rencontrer un Barang, un étranger, qui s’adresse à eux dans leur propre langue. Les Cambodgiens pensent qu’un étranger, ça cause forcément anglais. Eux, c’est autre chose, car ils fréquentent beaucoup d’expats’. Mais en général, tout le monde s’attend à ce qu’on s’exprime en anglais. En plus, soit disant que mon accent n’est pas très bon. Ce qui expliquerait les marionnettes. Mais tout de même « moï lit », c’est simple non ? Bon je comprends qu’entre un balai et du sel (en khmer), la différence est mince, mais tout de même, tu demandes du sel au restaurant et le serveur te ramène un balai ! Ils le font exprès je crois !

J’ai un copain expat’ qui parle cambodgien mieux que les Cambodgiens. Vous savez quoi ? Lui, il ne discute désormais plus qu’en anglais. Il m’a expliqué que parler khmer avec des Khmers lui faisait perdre beaucoup trop de temps dans la vie de tous les jours. Pourquoi ? Car il doit raconter sa vie, dire s’il est marié, combien il a d’épouses et d’enfants, s’il est riche ; bref, répondre à des questions vachement indiscrètes. Au départ, il est tombé amoureux du pays, et il voulait vraiment se fondre dans la masse. Il voulait devenir l’un d’eux, être considéré comme quelqu’un d’ici. C’est exactement ce qui m’a poussé à apprendre la langue également. Or, selon lui, parler couramment revient à être au-dessus du lot des autres étrangers et donc à ne plus passer inaperçu. Tu deviens au contraire un objet de curiosité. Au moment d’acheter tranquillement un paquet de cigarette, la vendeuse et les gens autour te posent des tas de questions sur ta vie privée, sur le pourquoi du comment de ton aptitude exceptionnelle à discourir dans leur langue maternelle. Et surtout, la question la plus importante : « cela fait combien d’années que vous vivez ici ? » Le gars m’a dit : « tu peux vivre 50 ans au Cambodge, tu ne seras jamais Cambodgien.

Je parle le khmer, mais…Illustration de Stephff

Et plus tu parleras leur langue, plus ils seront étonnés ». Il m’a donné un exemple frappant : « imagines un Cambodgien dans le XIIIème à Paris. Il habite en France depuis 30 ans et chaque fois qu’il va acheter une baguette de pain, on lui parle en anglais même à deux pas de chez lui. Il y a de quoi devenir fou non ? Et bien, c’est pareil ici. Parfois, le vendeur me parle en anglais alors que je lui réponds dans sa propre langue ! Tu vois la conversation ? Je parle sa langue et lui s’échine à me répondre dans un idiome qui n’est ni le mien, ni le sien ! Dingue ! Alors, tu veux un conseil, oublies le cambodgien et mets toi à l’anglais ! »

Je crois que cela fait trop longtemps qu’il habite ici et il est devenu aigris. Des expats qui ne supportent plus le Cambodge, c’est très étonnant, mais on en trouve à la pelle dans les bars d’expats’ ! Ils passent leur temps à critiquer. Je vous en reparlerai…

Personnellement je pense qu’on ne peut pas comparer. C’est un petit pays et hormis les Vietnamiens qui sont ici depuis longtemps il n’y a pas eu brassage de population. Donc une personne qui n’a pas la tête d’un local est forcément un étranger, un touriste ou un expat’, mais jamais un Cambodgien, même s’il a obtenu la nationalité. Et puis, c’est sympa de raconter sa vie, d’engager des conversations. Je pense au contraire que s’ils te félicitent c’est parce qu’ils ont conscience que tu as voulu t’intégrer. Bon, pour l’instant, moi, personne ne me félicite de quoi que ce soit. J’ai droit aux marionnettes !

Bref, tout ça pour vous dire que je parle khmer, mais… Mais au fur et à mesure que je parle la langue je prends conscience que la connaissance du vocabulaire ne permet pas toujours d’exprimer une idée. Il ne suffit pas de parler, il faut aussi penser khmer… Leur manière de pensée est à cent lieues de la nôtre. Sur de nombreux sujets, le temps, l’être, le paraître, la vie, la mort, l’argent, et j’en passe.

Sourire ne veut pas toujours dire qu’on est heureux. Oui veut souvent dire non. « C’est pas grave » signifie que « vous allez mourir ». Et « attendez un peu » veut toujours dire qu’on va poireauter des heures. Comme dit un autre copain expat’, « le Cambodge, ce n’est pas qu’à 10 heures d’avion. C’est beaucoup, beaucoup plus loin ! »
Frédéric Amat

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