Chronique : Il était une fois un touriste…

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Il était une fois un touriste. Un vieux touriste pas tout à fait comme les autres ; un explorateur sorti des pages jaunies d’un livre d’aventure du siècle passé. Longue barbe blanche ébouriffée et cheveux en bataille ; ses bras semblaient trop longs pour ce petit corps trapu à la bedaine rebondie.

Il était une fois un touriste…
Il était une fois un touriste…

Dans une guesthouse de Siem Reap, l’homme avait demandé un motodop pour visiter les temples d’Angkor. Plus aucun étranger n’utilise de motos-taxis désormais dans la cité des temples. L’heure est aux tuk-tuks, les fameuses remorks comme les appellent les Cambodgiens, aux vélos, aux minibus, ou aux taxis. C’est ce qu’avait tenté de lui expliquer le réceptionniste. Mais ce visiteur là avait exigé qu’on lui trouve un chauffeur de moto. Il avait évoqué, pour justifier son choix, une nostalgie de l’époque où il était venu pour la première fois, il y a très longtemps. Le réceptionniste lui avait finalement dégoté ce qu’il désirait. Mais, lui avait-on précisé, la personne qui allait le conduire ne parlait pas un mot d’anglais. Aucun problème, avait répliqué le touriste.

Le lendemain, le moto-taxi patientait au pied de l’hôtel. Le vieil homme, vêtu un peu comme un chasseur de papillon, fût présenté au chauffeur. Ce dernier s’empressa de faire remarquer au réceptionniste que son client ressemblait à un singe, avec sa barbe, ses longs bras et son petit ventre rond. Un singe, dit-il en riant. Je vais transporter un singe.

Et ainsi se passèrent les visites. A chaque fois que le chauffeur croisait un collègue conducteur de tuk-tuk, il lui lançait une remarque du genre : « Regarde, je promène un vieux singe ».
« Achète lui des bananes répliquaient parfois les autres » !
Arrivé à la fin de la journée, le vieil homme se fit déposer devant une gargote locale et y fit quelques emplettes. Une fois arrivée devant l’hôtel, le chauffeur tendit la main, réclamant sa journée de travail. Le vieil homme fouilla dans son sac et en sorti un paquet de cacahuètes grillées. Il posa le paquet dans la main du chauffeur et se mit à lui parler dans sa langue :

« Bong », dit il dans un khmer sans accent. « Tu as promené un singe à l’arrière de ta moto toute la journée. Tu as bien ri de ce pauvre primate. Et bien maintenant, ce singe te paye avec sa propre monnaie. Et sois heureux que je n’ai pas vingt ans de moins car ces cacahuètes, je te les aurai fait avaler moi-même ». Le jeune chauffeur resta stupéfait d’entendre que le vieil étranger parlait parfaitement la langue des bâtisseurs d’Angkor ! Et pour cause, le voyageur n’était autre qu’un professeur de langues orientales à la retraite…

Cette histoire vraie, qui s’est déroulée quelques années en arrière, permet de comprendre plusieurs choses. La première, les Cambodgiens des campagnes n’ont pas l’habitude d’entendre parler leur langue par des étrangers et encore moins par des touristes. La seconde, au Cambodge, les choses sont souvent dites crûment et surtout naturellement, sans forcément penser à mal. Les défauts physiques sont souvent ouvertement soulignés au lieu d’être ignorés.  Ainsi, cet expatrié qui fût comparé à une variété particulière de grenouille par un agent de sécurité, alors même qu’il posait sa valise sur le tapis roulant du scanner de bagages de l’aéroport de Phnom Penh. Qu’elle ne fut pas la surprise de la jeune fille, assez forte de corpulence, de voir que le Barang l’avait comprise et se mettait, à son tour, à la comparer à un animal, en l’occurrence une « grosse vache ». Cette dernière remarque fit éclater de rire l’assistance. La discussion s’engagea ensuite calmement et tout le monde se mit d’accord pour affirmer que l’étranger ressemblait fortement à un « khon Yin », cette petite grenouille qui gonfle lorsqu’on lui tapote le ventre…
Parler le Khmer c’est aussi comprendre le Cambodge, et les Cambodgiens. Ces remarques ne sont jamais faites avec méchanceté.  Pire ! Elles sont souvent fort justes.
Frédéric Amat

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