Questionnaire : Le regard tendre et lucide de Béatrice Montariol sur le Cambodge

Ce questionnaire est une adaptation du jeu populaire anglais de la deuxième moitié du XIXème siècle, appelé Confessions. Dès l’adolescence et à plusieurs reprises, Marcel Proust y apportera ses réponses, les consignera et lui laissera même son nom. A son tour, un membre de la communauté francophone du Cambodge s’y soumet afin de mieux comprendre sa personnalité.

Béatrice Montariol
Béatrice Montariol

Notre première invitée se définit comme immigrée française au Cambodge. Cela fait bientôt 26 ans que Béatrice Montariol, 56 ans, vit ici, après deux ans dans les camps de réfugiés. Depuis lors, œuvrant dans l’éducation et le développement, elle a privilégié les collaborations, l’accompagnement et le soutien, auprès du Sipar, de l’Union Européenne et du Centre Bophana. Elle s’est prêtée au jeu, nous a donné accès à sa propre grille de lecture du Cambodge, à la longue histoire qui les unit, malgré des doutes, des séparations et des faux départs. Moment de grande bienveillance avec Béatrice qui porte toujours un regard tendre et lucide sur le pays.

Si VOTRE Cambodge était …

Une odeur
Le jasmin, dans un grand jardin luxuriant.
Un son
Le tambour, mélodieux et militaire. On le retrouve dans tous les orchestres, les musiques traditionnelles. Il m’évoque aussi le côté guerrier que le pays a vécu.
Une couleur
Le blanc, dans le ciel, le deuil ; le blanc des uniformes nickel des étudiants, des écoliers, c’est épatant. J’aime cette couleur, neutre.
Un souvenir heureux
Le flash de ma rencontre avec Chhlong, en 2001. La beauté, de cette grande allée de kokis, des vieux compartiments chinois, des maisons, superbes, avec quelque chose du paradis perdu. D’accord, il y a eu la guerre, mais on y perçoit un Cambodge résilient où la solidarité a subsisté.
Un drame
Un génocide. Ça suffira.
Une personne
Le Roi Sihanouk, selon moi l’un des personnages les plus intéressants du 20ème siècle. Il incarne très bien ce pays de contrastes. Héros national, il a conquis l’indépendance avec brio. Face à De Gaulle, ce n’était pas gagné ! Tout en fidélisant l’amitié avec la France.
Un lieu
Les cambodgiens utilisent l’image Teuk Dey (eau-terre). Bien qu’en réalité, les montagnes sont autour et l’eau est au milieu, je vois une grande montagne, solide, entourée d’eau car ici pratiquement chaque point culminant a son nom, sa légende.
La photographie de la première rencontre
La vision des soldats cambodgiens au contrôle des passeports à l’aéroport ! Je ne connaissais les cambodgiens que réfugiés, courbant le dos, ne se gérant pas, n’étant pas chez eux. Arriver ici et les voir ainsi ! J’étais super heureuse. J’ai failli les embrasser ! (Rires)
Une vertu
La compassion. Soulager celui qui souffre, par identification ou par ce qu’il ne faut pas oublier d’où l’on vient. Ce fameux sourire qui nous déstabilise, c’est prendre soin de l’autre. La première réaction est d’assumer sa douleur pour ne pas déranger, même dans les moments les plus dramatiques d’une vie.
Un défaut
La jalousie que les cambodgiens ont du mal à gérer … et alors cela peut prendre des proportions ! Tous les managers le diront. Une jalousie enfantine, très affective, qui va de pair avec l’envie.
Un regret
Je regrette l’esprit de démocratie qui a survolé le pays lors des premières élections de 1993 ; les cambodgiens apprenant à devenir citoyens. Je pleurais de les voir tous faire la queue devant les bureaux de vote malgré les menaces des khmers rouges. Cet esprit de réconciliation, de reconstruction nationale et de découverte du choix, cet état de grâce n’ont duré que jusqu’en 1997. Aux élections suivantes, c’était déjà fini.
Une raison de revenir
Le fait que c’est un pays qui malgré tout conserve une très grande authenticité. Les cambodgiens ne se laissent pas dénaturés, privilégient encore la famille au travail, retrouvent en un instant leur convivialité. Cette authenticité protège leur identité, leur cœur khmer.
Une raison de rester
Le changement. Notamment le fait que la jeunesse soit de plus en plus mobilisable et ouverte, avec les bons et les mauvais côtés, je ne suis pas totalement naïve ni bisounours !
Une raison de partir
Au-delà de raisons personnelles, familiales, je dirais le chaos. Si une guerre redémarrait, s’il y avait un coup d’état qui tourne mal. Je ne suis pas sûre de vouloir revivre une situation de tension dans ce pays. Quoique … Je n’en suis pas certaine !
Un espoir pour l’avenir
Qu’il y ait 98,9% de personnes lettrées, des bibliothèques dans tous les villages, que tous les enfants aient accès aux livres. Je crois à la magie de ce livre que l’on tient, des pages qui se tournent, de ce qui est partagé.
Un rêve réalisé
Jamais je n’aurais pu rêver qu’il y ait des bibliothèques montées dans toutes les prisons de ce pays ! On est au-delà de mes rêves.

Texte et photographies par Maud Monmeat

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