Chronique : Passé, Présent, le cycle du temps au Cambodge

La pagode neuve se trouve non loin du lac Tonlé Sap, à une vingtaine de kilomètres de Siem Reap. Les Bonzes ont choisi le rose pour colorer leur nouvelle création. Ils viennent tout juste de raser l’ancienne, mitoyenne, certainement centenaire si l’on en juge par les vestiges. Quelques pans entiers de murs délicatement peints de fresques représentant l’accession de Bouddha au Nirvana subsistent sous les décombres. Tout n’a pas été détruit et les bâtisseurs ont récupéré les carreaux de ciment de l’époque coloniale. Ils sont stockés non loin, tout comme les immenses colonnes de bois acajou que quelques hommes en safran débitent à la hache, sans remords. Tout servira à nouveau, ailleurs.

Passé, Présent, le cycle du temps au Cambodge
Passé, Présent, le cycle du temps au Cambodge

Seul survivant du massacre, un Bouddha de ciment doré. Il trône sur les décombres du passé ; construit récemment au coeur de cette antique pagode aujourd’hui disparue, remplaçant un bouddha de bois, volé ou vendu.

Le temps, celui qui passe, ne s’apprécie pas de la même manière aux quatre coins du globe. En Asie du Sud-Est en général et au Cambodge en particulier, le présent, le passé et l’avenir n’ont pas la même valeur que dans nos sociétés occidentales.

Le cycle du temps est ici une roue qui tourne sur elle-même au gré des réincarnations. Toute chose se renouvelle perpétuellement. Elle existe, meurt et renaît quelque part. Ici ou ailleurs.

La vision du temps occidentale est au contraire linéaire avec, sur la ligne de vie, un avant, un pendant et un après. Ce qui symbolise le passé est important pour l’Occidental, généralement attaché aux choses anciennes. Le Cambodgien n’ignore pas son passé, mais il s’intéresse peu aux choses matérielles qui le représentent. Préparer sa mort, faire en sorte d’acquérir des points de mérites pour sa prochaine vie, sont des enjeux majeurs. Chérir des biens parce qu’ils ont une valeur sentimentale dans le temps, très peu pour lui. Le neuf est forcément beau, surtout s’il est cher. Et le vieux est toujours à remplacer, surtout s’il est usé. Phnom Penh s’est ainsi, au fil des ans, presque totalement débarrassé de ses maisons coloniales. Seules celles qui ont un intérêt locatif certain subsistent.

L’ancien est synonyme de pauvreté. Une vieille maison doit être rasée pour en construire une neuve. Un vieil arbre doit être coupé pour en planter un jeune, ou « planter » du beau carrelage à la place. Les bonzes d’une pagode qui conservent une pagode centenaire aux poteaux de bois, aux murs peints de fresques délicates n’ont pas encore su trouver l’argent pour construire une belle pagode bien brillante.

Dans son chef d’oeuvre littéraire intitulé « Eau et Lumière », George Groslier écrit déjà en 1930 : « nous entrons dans la pagode de Prèk Pol vers treize heures. Au-delà d’une vaste cour à peu près nue et torride, un monstre en béton armé, paré des plus vives couleurs : la pagode neuve. Elle imite dans un art, pâtisserie et manège de chevaux de bois, la pagode ancienne, trop vieille, désaffectée et que l’on voit au nord, sous son double toit de bois, racée comme une fine jument sous la selle ». L’auteur est alors chargé de recenser les anciennes pagodes le long du Mékong et du Tonlé Sap. Il regrette, au fil des pages, cet abandon et trop souvent cette destruction de l’ancien au profit du neuf. La prolifération de « gâteaux » de mauvais goût se poursuit de nos jours. Les bonzes n’ont jamais véritablement cessé leur travail de bâtisseurs.
Ainsi va la vie au pays des sourires. Rien de très nouveau, finalement…
Texte et photographie par Frédéric Amat

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