Du social au sacré : la pagode khmère

Un journaliste français désireux d’entrer en contact avec la communauté cambodgienne de France avait laborieusement parcouru la liste des associations cambodgiennes de l’hexagone et pris des rendez-vous avec leur dirigeants. Sa déconvenue fut grande quand il s’aperçut qu’une bonne partie de ces associations n’avaient d’autre existence que nominale et que, quand elles existaient bel et bien, elles ne représentaient guère plus que la poignée d’individus qui en formaient le bureau ; en gros, diraient les mauvaises langues, un groupe de chefs et personnes pour obéir. Dans ces conditions comment appréhender la réalité du Cambodge à l’étranger ? La réponse est évidente à toute personne un tant soit peu familière avec la culture khmère : se rendre dans les pagodes ! C’est ce que fit notre journaliste et il en fut effectivement satisfait.  En fait dès qu’on essaie de penser le Cambodge au-delà de l’individu et de l’omniprésente famille, bref en termes de communauté, il n’y a guère que la pagode qui puisse apporter une solution.

Aux scènes mythiques de la vie du Bouddha sont mêlés des personnages et objets tout à fait modernes : des voitures, des avions, le prince Sihanouk et le général De Gaulle
Aux scènes mythiques de la vie du Bouddha sont mêlés des personnages et objets tout à fait modernes : des voitures, des avions, le prince Sihanouk et le général De Gaulle

Le creuset de la société khmère moderne
Pourquoi cette importance de la pagode ? Dans le bouddhisme petit véhicule (Hinayana ou Theravada), le salut est strictement individuel en ce qu’il repose sur l’acquisition de mérites par une personne. Acquérir des mérites implique accomplir des bonnes actions souvent sous la forme de donations (charité, aides diverses…) dont le bénéficiaire sera la pagode qui, à son tour, se chargera de les redistribuer. Rien de très original? Et pourtant c’est une clé de compréhension du Cambodge. Par le biais de ces donations, la pagode devient, outre ses fonctions strictement cultuelles, le lieu éminemment social du pays : on s’y rencontre à l’occasion des fêtes, on y a enseigné, soigné, on y accueille les personnes en fin de vie, les étudiants pauvres… bref un espace social consistant et étroitement intégré à l’espace sacré.
Un petit clin d’œil au passage pour évoquer les difficultés qu’a connu et que connait le christianisme au Cambodge : les fonctions sociales de la pagode, notamment en matière de santé et d’éducation, ont littéralement privé les églises chrétiennes de leur moyens habituels de conversion. En conséquence, le poids social du christianisme est insignifiant au Cambodge alors que dans les pays bouddhistes grand véhicule (Mahayana) ou la pagode n’a absolument aucun rôle social, le christianisme a réussi des percées considérables, comme l’atteste, par exemple, la présence de près de 6 millions de catholiques dans le Vietnam voisin.

Un oubli heureusement réparé

Le bâtiment correspondant à la pagode, vat ou monastère, ces termes sont synonymes, a donc été et reste un des cadres essentiels de la vie sociale khmère. Dans ces conditions, on pouvait légitimement s’étonner de ne trouver que quelques textes épars qui en ont décrit la structure et les décors.  Cette négligence relève du passé ; nous avons désormais un véritable vade-mecum de la pagode : l’ouvrage de Danielle et de Dominique-Pierre Guéret intitulé : « la pagode khmère ».

Deux personnalités hautement atypiques qui vont mettre à profit leur temps libre, de l’année 2004 à 2015, pour parcourir toutes les provinces du Cambodge à la découverte des pagodes du pays. Il en résultera deux thèses de doctorat, une sur l’architecture et l’autre sur les peintures des pagodes. Les deux thèses et leur très abondante documentation constituent, à ce jour, le seul recensement sérieux des pagodes du pays. On ne pouvait s’arrêter en si bon chemin et un ouvrage de près de 200 pages se devait de mettre à la disposition d’un large public la substance des deux thèses.

Une introduction replace la pagode dans le cadre de la société khmère et des tragédies de l’histoire récente du pays. Une première partie est consacrée à l’architecture et la deuxième au décor peint. Même sans aucune connaissance préalable, le lecteur deviendra vite un familier de l’architecture des monastères et de son évolution. De la toiture au carrelage, tout y est soigneusement décrit. Il en est de même pour les peintures murales. En sus des différentes techniques, les auteurs ont eu l’heureuse idée de donner une liste quasi exhaustive de tous les thèmes représentés.

Suivez le guide !

Du temps libre en fin de semaine ? La troisième partie, plus des deux tiers de l’ouvrage, vous emmènera à la découverte des cent plus anciens monastères du pays. Tout un pan essentiel de la culture et de l’art khmer dont l’exclusivisme angkorien nous avait dépossédés. Loin de l’uniformité des pagodes les plus récentes, on peut y découvrir une très riche variété architecturale dont témoignent des différences régionales très marquées.

Les peintures ne déméritent pas. Nous sommes ici loin des bouddhas fluorescents peints à l’acrylique dont nous gavent les pagodes récemment construites. Dans ces anciens monastères la connaissance de l’anatomie est de règle : un travail soigneux rend bien l’expressivité des traits et restitue aux membres du corps leur précision anatomique. Les paysages ne sont pas en reste. Une végétation superbement stylisée décline toute la gamme des verts qui ponctuent des arrières plans en bleus et ocres profonds. On ne s’ennuie pas dans les pagodes ou culte et vie quotidienne voisinent agréablement ; en témoignent les représentations de la « tentation des filles de Mara » sur un mode quasi érotique.

De la même façon, on ne manquera pas d’être frappé par les anachronismes dont, photos à l’appui, nos auteurs sont friands. Aux scènes mythiques de la vie du Bouddha sont mêlés des personnages et objets tout à fait modernes : des voitures, des avions, le prince Sihanouk et le général De Gaulle…invité au mariage de Siddhârta (le futur Bouddha). Ces anachronismes nous font évidemment sourire mais, ne l’oublions pas, la pagode cambodgienne est aussi un espace social et les peintures qu’elle abrite se doivent de parler au visiteur en conjoignant monde mythique et vie de tous les jours.

Une sonnette d’alarme

Tout n’est pas pour le mieux. Nous avions évoqué le rôle important que joue l’acquisition de mérites dans le bouddhisme cambodgien, or une des sources les plus prometteuses d’acquisition de mérites est la construction d’une pagode. Comme les auteurs le soulignent : « La croyance, très généralement répandue, affirmant que « construire un temple apporte plus de mérites que le financement des réparations » a entraîné une absence d’entretien quasi structurelle des sanctuaires et leur démolition régulière ». C’est exactement ce qui s’est passé avec la destruction récente d’une pagode de Kompong Thom à l’insu et contre la volonté du ministère de la culture qui est responsable des pagodes anciennes du pays. Le Cambodge présente déjà le paradoxe de posséder plus de monuments du 6ème au 13ème siècle qu’entre le 13ème et le 21ème siècle. Il y a une nécessité évidente de protéger les monuments et œuvres d’arts postérieures à l’époque angkorienne et, pour ce, d’informer et d’éduquer toutes les personnes concernées. Puisse cet ouvrage poser un premier jalon dans cette tâche longue et difficile.

Par Jean-Michel Filippi

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