Dossier – Sports : Chute et Renaissance du tennis cambodgien

Spread the love

Entre 1953 et l’arrivée des Khmers rouges au pouvoir, le tennis cambodgien était florissant. Les vedettes de l’époque, Sarun et Tep Khunnah montraient leur talent dans les tournois locaux mais aussi chez les pays voisins, moissonnant médailles et trophées pour la plus grande fierté du royaume. C’était l’âge d’or du tennis et le roi Sihanouk lui-même aimait à regarder les matches de Tepp Khunnah au Cercle Sportif. Après les années sombres du règne de Pol Pot, le tennis, et la quasi-totalité des sports du royaume disparaîtront. Ce n’est qu’en 1994 que, portée par quelques passionnés, la Fédération renaitra de ses cendres. Aujourd’hui, le Cambodge est un candidat sérieux pour le groupe III de la coupe Davis, compte une joueuse parmi les 500 premières mondiales et, 12 000 garçons et filles apprennent le tennis dans quinze écoles publiques et six orphelinats.

12 000 garçons et filles apprennent le tennis au Cambodge aujourd’hui.
12 000 garçons et filles apprennent le tennis au Cambodge aujourd’hui.

Histoire
‘’…J’ai fait l’imbécile, je parlais un peu Français, j’étais joueur de tennis et militaire. Si les Khmers rouges l’avaient su, ils m’auraient probablement exécuté sur le champ…’’, explique Yi Sarun, le seul survivant de l’âge d’or du tennis cambodgien. Il y a quelques mois encore, avant d’être terrassé par un AVC, Yi Sarun enseignait encore le tennis, pour son propre compte, et donnait aussi de son temps pour la fédération. ‘’…C’est un peu, toute sa vie, il n’a jamais exercé d’autre activité que le tennis…’’, raconte Rithivit Tep, le Secrétaire général de la fédération. ‘’…dans les années soixante, le tennis était populaire, nous avions l’occasion de voyager, nous étions fiers de figurer parmi les meilleures nations d’Asie du Sud-est pour ce sport…’’, poursuit Yi Sarun alors qu’il déballe son vieil album jauni des photographies de l’époque.

Yi Sarun, le seul survivant de l’âge d’or du tennis cambodgien
Yi Sarun (au filet), l’un de deux seuls survivants de l’âge d’or du tennis cambodgien

On l’appelle la légende, le mutant, le mur…vrai qu’il n’est pas très drôle à voir jouer, ce vieil homme dont on ne connait pas l’âge, 75 ans ou plus, mais dont la précision des coups, la régularité et le physique exceptionnel lui permettaient encore il y a peu de rivaliser avec les jeunes couteaux.

Yi Sarun, à plus de 70 ans, et toujours un très bon niveau. Un accident vasculaire survenu il y a quelques semaines ne lui permet plus de jouer aujourd’hui.
Yi Sarun, à plus de 70 ans, et toujours un très bon niveau. Un accident vasculaire survenu il y a quelques semaines ne lui permet plus de jouer aujourd’hui.

‘’…Yi Sarun doit rester une inspiration pour les jeunes joueurs cambodgiens d’aujourd’hui, pas forcément pour son style de jeu, mais pour sa passion, son engagement et son dévouement pour le tennis. Son parcours personnel, le fait d’avoir survécu aux Khmers rouges, et d’avoir repris le chemin des courts jusqu’à 70 ans passés forcent l’admiration et le plus grand respect…’’, déclare Rithivit Tep.

Rithivit Tep, Secrétaire général de la fédération de tennis du Cambodge
Rithivit Tep, Secrétaire général de la fédération de tennis du Cambodge

Rithivit Tep, le Secrétaire général de la fédération est le fils de Tep Khunnah, l’un des meilleurs joueurs des années soixante et ancien rival de Yi Sarun, justement… Rithivit est surtout celui qui aura pris les rênes de la jeune fédération en 1997 et qui a largement participé à la renaissance du tennis dans le royaume, malgré un nombre de courts insuffisant (moins de 40) et des ressources limitées. Autrefois joueur prometteur, il était classé 15 à l’âge de 16 ans, Rithivit ne suivra pas longtemps le chemin que son père aurait souhaité, celui d’un joueur professionnel. ‘’…Un classement 15 à 16 ans, pour l’époque, ce n’était pas mal du tout….’’, explique le quinquagénaire à la longue silhouette qui laisse deviner une certaine aptitude pour le jeu de filet. ‘’…J’aimais le tennis mais aussi la vie, avec tout ce que cela insinue pour un adolescent. J’avais aussi une relation difficile avec mon père et beaucoup de mal avec la discipline. Quelque part, je pense que mon engagement d’aujourd’hui avec la fédération est une façon de lui rendre hommage…et j’espère qu’il serait fier de moi…’’, explique l’élégant quinqua, mi- sourire, mi- émotif. ‘’… Le succès que nous avons réussi à réaliser en tant que fédération de tennis, représentant une nation avec un passé énorme et difficile, est incroyable. Nous avons relancé le tennis et donné accès aux enfants qui veulent jouer, quel que soit leur statut social. Je me sens aussi profondément redevable au tennis. Il m’a aidé dans mon parcours professionnel, mais aussi au cours de certaines étapes très difficiles de la vie familiale…’’, conclut Rithivit.

Vrai, du statut de sport déshérité au début des années 90, le tennis est devenu aujourd’hui un sport enseigné dans les écoles avec 12 000 enfants qui pratiquent le mini-tennis, et des programmes d’entrainement pour les juniors qui permettent au Cambodge d’être pris au sérieux parmi les pays compétiteurs de la région. Ajoutons le programme Tennis pour Tous qui permet à quiconque souhaite s’initier à ce sport de venir taper quelques balles sur Riverside, le Cardio Tennis, un programme gratuit proposé tous les dimanches au stade olympique et le tennis en fauteuil roulant, programme proposé à Battambang dans un centre de rééducation depuis trois ans.

Quant au programme d’entrainement des juniors, il est assuré par Phalkun Mam, 33 ans, né aux USA, et qui aura représenté le Cambodge pour la coupe Davis dans le groupe III Asie-Océanie. ‘’…La compétition et la possibilité de produire des bons joueurs sont aussi le nerf de la guerre. Nous sommes toutefois handicapés par le manque de courts. Imaginez que le Vietnam et la Thaïlande en ont plusieurs centaines…’’, explique le jeune entraineur. ‘’…Toutefois, en nous organisant, avec le concours de coach extérieurs et de nombreux déplacements vers les tournois de la région, nous arrivons à produire des joueurs prometteurs. Si nous continuons sur la trajectoire actuelle, dans quelques années, nous pourrons produire un joueur cambodgien pour gagner les jeux d’Asie du Sud-est…et peut-être plus…’’, ajoute l’optimiste et passionné Phalkun.

Phalkun Mam responsable des programmes juniors
Phalkun Mam responsable des programmes juniors

Quant aux qualités physiques et techniques qui pourraient permettre aux joueurs cambodgiens d’affronter le circuit professionnel, Phalkun Mam explique : ‘’…Les joueurs cambodgiens sont extrêmement physiques en raison des conditions de climat difficiles. Ils sont résistants et capables d’affronter la chaleur. Ils sont capables de jouer l’endurance et d’affronter des températures extrêmes. Toutefois, pour franchir un nouveau pallier, il leur faut apprendre à finir les points, ne pas compter seulement sur une bonne défense. Je souhaiterais qu’ils deviennent plus agressifs, qu’ils n’hésitent pas à monter au filet. Là, je pense qu’en développant leur type de jeu dans ce sens, les progrès se feront sentir rapidement…’’.

Bun Kenny, médaillé de bronze aux jeux d’Asie du Sud-est en 2015
Bun Kenny, médaillé de bronze aux jeux d’Asie du Sud-est en 2015

Quelques étapes

  • 1997 : Le Cambodge revient avec le tennis aux jeux d’Asie du Sud-est et ne gagne aucun match.
  • 2007 : Dix ans après, le Cambodgien Tan Nysan remporte le bronze – jeux d’Asie du Sud-est
  • 2009 : Nouvelle médaille de bronze avec Tan Nysan – jeux d’Asie du Sud-est
  • 2011 : Encore une médaille de bronze, mais cette fois-ci par équipes – jeux d’Asie du Sud-est
  • 2012 : Coupe Davis, le Cambodge gagne son accession dans le groupe III.
  • 2013 : Coupe Davis, le Cambodge termine dans les quatre premiers du groupe III.
  • 2014 : Coupe Davis, le Cambodge bat Singapour sur terre battue pour rester dans le groupe III.
  • 2015 : Bun Kenny ramène le bronze dans le simple messieurs – jeux d’Asie du Sud-est.

Crédit photographique : www.tenniscambodia.com & Christophe Gargiulo

Add a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Haut de page