Cambodge – Histoire : 07 janvier, l’interview-surprise d’Hun Sen

Plusieurs milliers de Cambodgiens et membres de délégations étrangères se rendront le 7 janvier au siège du Parti du peuple cambodgien (PPC) pour commémorer le 39éme anniversaire de la Journée de la victoire du 7 Janvier (1979-2016), un jour marquant la chute du régime génocidaire des Khmers rouges avec l’intervention des troupes vietnamiennes. Le Premier ministre Hun Sen rendra hommage, comme d’habitude, aux patriotes cambodgiens et aux soldats volontaires vietnamiens qui ont sacrifié leur vie pour renverser le régime génocidaire de Pol Pot. C’était en tout cas la teneur du discours de l’année précédente. Toutefois, le 07 janvier 2018 est un peu différent, avec la mise en ligne d’un documentaire en anglais et sous-titré en Khmer, intitulé ”Journey to Liberate Cambodia from Pol Pot Genocidal Regime”, et relatant l’histoire du 07 janvier à travers des images d’archives et, surtout, une interview assez longue du Premier ministre et de ses compagnons d’armes. Chacun sait qu’Hun Sen se prête assez peu souvent à l’exercice de l’interview télévisée, préférant les grands discours en tribune, et qu’il est en général peu enclin à se livrer à ce type d’exercice médiatique. Pourtant, l’homme fort du pays s’est volontiers pris à l’exercice et abonde en détails, anecdotes et autres sur son périple qui l’a amené à faire défection et à se rendre au Vietnam pour demander de l’aide pour renverser le régime de Pol pot. S’il est évident que le document abonde en faveur du Premier ministre, ce dernier est intéressant à plus d’un titre. D’abord, il est intéressant de connaitre la version du leader politique sur cet épisode de l’histoire tragique du Cambodge. Ensuite, il est intéressant, car inhabituel, de voir le Premier ministre se livrer sans trop de retenue devant la caméra, faisant part de ses émotions, pleurant même, rapportant ses craintes et livrant plusieurs anecdotes inédites. Enfin, ce document est intéressant car il confirme que le Premier ministre continue à méticuleusement soigner son image médiatique, une initiative amorcée avec les réseaux sociaux il y a trois ans. Sans vouloir commenter sur la teneur des propos de l’homme politique, quelques extraits et impressions sur ce documentaire…

Décor sobre, caméras en perspective, éclairage minimal, plans serrés alternants avec plans américains, champs et contre-champs, respect des orientations du visage vers l'écran, à gauche (passé) - à droite (avenir) et regard vers le journaliste - intervieweur.
Décor sobre, caméras en perspective, éclairage minimal, plans serrés alternants avec plans américains, champs et contre-champs, respect des orientations du visage vers l’écran, à gauche (passé) – à droite (avenir) et regard vers le journaliste – intervieweur.

Le documentaire commence avec un générique simple, laissant flasher le logo Freshnews à plusieurs reprises, avec musique épique et grandiloquente, laissant suggérer que les journalistes du site sont tout de même très fiers d’avoir pu obtenir l’exclusivité du documentaire. Très rapidement, un teaser laisse apparaître les interventions de survivants du génocide perpétré par les Khmers Rouges. La voix off, en anglais, donne ensuite quelques explications sur la régime de Pol Pot sur fond d’images de dévastation et, ce n’est qu’après avoir entretenu le suspense pendant quatre minutes et demie qu’est introduite l’histoire du Premier ministre avec un insert titre : L’Histoire du Premier Ministre Hun Sen et de ses quatre compagnons d’armes”.

Résumant la situation militaire de 1977 et la difficulté de pouvoir mener une insurrection contre Pol Pot depuis l’intérieur étant décrite comme une alternative suicidaire, le narrateur indique d’abord que la recherche d’appuis extérieurs s’avérait la seule solution pour Hun Sen. Toutefois, la voix off s’efforce de préciser que la solution préconisée par Hun Sen n’était pas sans danger ”it was the only way…c’était la seule issue”, mais, ”…il y avait plusieurs questions”, objecte le narrateur, indiquant les possibilités pour le Premier ministre de se faire tuer par les garde-frontières ou d’être fait prisonnier et renvoyé chez Pol Pot avec une mort certaine à l’appui. Dans cette optique, et avec force d’effets dramatiques, le documentaire introduit l’histoire des douze aiguilles qu’aurait emporté Hun Sen avec lui. Ces douze aiguilles lui auraient permis de se suicider dans l’alternative d’un emprisonnement suivi d’un retour chez Pol Pot..

 ''it was the only way...c'était la seule issue'', mais, ''...il y avait plusieurs questions'', objecte le narrateur, indiquant les possibilités pour le Premier ministre de se faire tuer par les garde-frontières ou d'être fait prisonnier et renvoyé chez Pol Pot avec une mort certaine à l'appui.
”it was the only way…c’était la seule issue”, mais, ”…il y avait plusieurs questions”, objecte le narrateur, indiquant les possibilités pour le Premier ministre de se faire tuer par les garde-frontières ou d’être fait prisonnier et renvoyé chez Pol Pot avec une mort certaine à l’appui.

Le Premier ministre intervient en personne après environ huit minutes. Décor sobre, caméras en perspective, éclairage minimal, plans serrés alternants avec plans américains, champs et contre-champs, respect des orientations du visage vers l’écran, à gauche (passé) – à droite (avenir) et regard vers le journaliste – intervieweur. La technique de prises de vue, plutôt professionnelle, est largement inspirée de celle des documentaires historiques de type BBC ou National Geographic. Ajouté à une voix off de type British tout aussi professionnelle, cela laisse fortement penser que le Premier ministre souhaite donner une dimension internationale à ce documentaire, et peut-être d’aller largement au-delà des quelques centaines de milliers de lectures quotidiennes du site cambodgien Fresh News. Alors que la tension s’est fait vive avec quelques pays partenaires du Cambodge ces derniers temps conséquemment à la disparition du principal parti d’opposition, le Premier ministre souhaiterait-il rappeler plus largement et avec vigueur son leitmotiv récurrent concernant sa participation à la fin des années noires des Khmers rouges ? La question est posée…

”…C’était peut-être le pire moment pour moi de prendre une décision…”, indique tout d’abord Hun Sen, rappelant ensuite sa détermination à vouloir (eg) sauver le Cambodge des griffes des Khmers rouges. Il indique également que, même avec une chance infime de réussir son entreprise, il était déterminé à le faire, persuadé que le Vietnam se laisserait convaincre de l’aider. Après avoir rappelé l’option des douze aiguilles et un court intermède introduisant la raison pour laquelle seuls quatre hommes devraient partir, le Premier ministre explique : ”…j’ai appelé Nuch Than, Nhek Huon et San Sanh pour une rencontre. Je leur ai dit que je me préparais à partir au Vietnam pour préparer un coup contre Pol Pot…”. Suivent ensuite les interventions du Général Nuch Than et du Général Va Pahor Ehan, qui confirment que, alors que les purges internes ayant commencé au sein même de l’armée Khmer rouge, la solution préconisée par Hun Sen était la plus envisageable.

Le Premier ministre conte ensuite une anecdote qu’il décrit comme prémonitoire et, le documentaire poursuit ensuite la description plutôt détaillée, de ces fameux jours de 1977 durant lesquelles Hun Sen et ses quatre compagnons d’armes décident de partir pour le Vietnam. Cette fois-ci, le réalisateur utilise la technique du documentaire fiction, utilisant des acteurs professionnels pour illustrer les scènes narrées par la voix-off. Le docu-fiction est une technique relativement récente en raison de son caractère ludique,  et de plus en plus populaire avec les grandes chaines alors que l’image d’archive est considérée comme trop austère et le commentaire historique parfois trop scolaire et ennuyeux au regard des critères d’audimat.

Hun Sen et ses quatre compagnons d'armes décident de partir pour le Vietnam.
Hun Sen et ses quatre compagnons d’armes décident de partir pour le Vietnam.

La suite est illustrée d’interventions des compagnons d’Hun racontant chacun les difficultés de leur périples : la faim, la pluie, la crainte des mines et la peur de se faire arrêter. Hun Sen intervient alors pour faire part de son émotion, gardant la même attitude que depuis le début de l’interview, voix posée, silences de quelques secondes (c’est long devant une caméra), langage gestuel mesuré, et même des larmes lorsqu’il en vient à évoquer la lettre qu’il avait écrite à son épouse alors enceinte de cinq mois. Des larmes, il y en aura encore avec son épouse qui confiera devant la caméra ses mêmes craintes et la peur de ne plus revoir son mari. Le documentaire dure environ une heure trente, sur le même principe, narration historique, interview du Premier ministre et de ses compagnons d’armes et partisans, images d’archives, et débouchant ensuite sur l’arrivée au pouvoir d’Hun Sen et ses difficultés, avant de conclure sur les retrouvailles avec son épouse, une déclaration de son fils, le Général Hun Manet et quelques images plutôt ”dreamland” du Cambodge d’aujourd’hui.  Pour ceux qui suivent l’actualité politique, un document assez étonnant, qui suscitera probablement quelques réactions…

Pour voir le documentaire en entier 

Journey to Liberate Cambodia from Pol Pot Genocidal Regime

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