Cambodge – Coopération Lancang-Mékong : Nouveau plan quinquennal pour la Chine et les pays du Mékong

Lors du sommet des dirigeants de la Coopération Lancang-Mékong organisé à Phnom Penh, à grands renforts de publicité, la Chine a mis en place un plan de développement quinquennal avec les pays riverains du fleuve le plus sollicité et le plus menacé d’Asie : le Mékong.

le Premier ministre chinois Li Keqiang au Palais de la Paix à Phnom Penh
le Premier ministre chinois Li Keqiang au Palais de la Paix à Phnom Penh

Les dirigeants des cinq pays en aval du Mékong – Cambodge, Myanmar, Vietnam, Thaïlande et Laos – ont rencontré le Premier ministre chinois Li Keqiang au Palais de la Paix à Phnom Penh mercredi pour la seconde réunion des dirigeants de la Coopération Lancang-Mékong. Keqiang, dont le pays se trouve au sommet de la rivière connue sous le nom de Lancang en mandarin, a déclaré que, en tant que président permanent de la Coopération Lancang-Mékong, la Chine apporterait des avantages à tous les membres.

“…La Coopération Lancang-Mékong ne se limite pas à un simple discours..”, a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse .”…Nous avons parlé de principes importants lors de la réunion. Nous devons nous respecter les uns les autres et nous considérer les uns les autres avec équité pour le développement commun…”, a-t-il dit. Le plan présenté par la Chine est si vaste – il couvre presque tous les domaines de la gouvernance – qu’il est difficile de pointer vers un objectif spécifique et, aucune décision ne semble avoir été prise pour l’instant afin de faire face au nombre croissant de menaces anthropiques au système fluvial. Le Premier ministre cambodgien Hun Sen a tenu à rassurer les sceptiques en déclarant aux journalistes que des centres destinés à améliorer la coopération dans le domaine des ressources en eau et de l’environnement, ainsi qu’un centre d’études du Mékong, seraient créés.

Rivaux

Née en 2015 sous l’égide de Pékin, la Coopération Lancang-Mékong est en fait un jeune organisme rival de la Commission du Mékong (MRC) bien plus ancienne, 1995, et regroupant Cambodge, Laos, Thaïlande, et Vietnam. La Chine n’y est qu’un partenaire de dialogue, et donc exemptée de l’obligation de présenter ses propositions de barrages hydroélectriques. Alors que la MRC a été souvent critiquée par certains comme une institution qui n’a pas réellement réussi à protéger le fleuve et ses affluents contre des projets controversés, il n’y a rien encore pour suggérer que la LMC pourrait être plus efficace. La Coopération Lancang-Mékong est plutôt considérée par les analystes comme un mécanisme alternatif, permettant d’étendre la sphère d’influence de Pékin sur une région critique pour la politique étrangère du président Xi Jingping, «One belt one road», une politique qui entend promouvoir les valeurs de paix et de coopération régionales.

Mais les relations entre les six pays sont historiquement tout sauf harmonieuses. Une stratégie chinoise consistant à construire des barrages sur le Mékong tout en finançant des projets similaires en aval menace peut-être d’attiser les tensions entre les pays voisins. Le Mékong s’étend sur plus de 4 000 kilomètres, abrite les plus grandes pêcheries continentale du monde, et nourrit 60 millions de personnes. Ses puissants courants abondent six mois par an le lac Tonlé Sap au Cambodge, ce qui provoque une inversion des eaux – un processus remarquable qu’on ne trouve nulle part ailleurs dans le monde – qui provoque une abondance exceptionnelle des stocks de poissons et une biodiversité remarquable. De là, il traverse la fameuse région du delta du Mékong, où la salinité et la sécheresse en 2016 ont fait des ravages, amenant la Chine à démontrer son pouvoir, et sa ”générosité”, en ouvrant des vannes en amont pour soulager la douleur de son voisin. Les environnementalistes n’ont alors pas manqué de souligner que la Chine était responsable de ces problèmes en raison de ses barrages qui provoquaient un taux d’évaporation bien trop élevé des eaux en amont du Mékong.

La Chine a déjà construit huit barrages sur le fleuve tandis que plus de vingt autres sont en construction ou en cours de planification au Yunnan, au Tibet et au Qinghai – selon International Rivers, une ONG américaine. Le Laos, qui envisage de devenir la «batterie de l’Asie», construit actuellement deux barrages  très controversés, en prépare un troisième, tout en ignorant les protestations de son voisin vietnamien à la MRC.  Le Cambodge, quant à lui, vient  de terminer un ouvrage sur un affluent du Mékong – Lower SeSan II – avec un autre grand projet de barrage – le Sambor – prévu dans le district de Prek Kampi, province de Kratie. Maureen Harris, directrice d’International Rivers en Asie du Sud-Est, a déclaré que des communautés en Thaïlande et au Laos avaient signalé les impacts de certains de ces barrages pendant des années, sans aucune reconnaissance ou réparation formelle : ”…Au cours des deux dernières décennies, les barrages en amont ont radicalement modifié le cycle naturel des inondations et de la sécheresse et bloqué le transport des sédiments, affectant les écosystèmes et les pêcheries en aval…”, a-t-elle déclaré. Et d’autres ”spécialistes” de livrer également leurs opinions sur les impacts des barrages, qui sont indéniables, mais pour lequel aucun ne donne de statistiques globales et fiables, avec des périodes de référence qui soient suffisamment longues…La Chine prévoit également d’ouvrir les sections du Mékong entre la Thaïlande et le Laos afin de permettre le passage de plus gros navires de charge. Le plan a suscité l’opposition des résidents et des groupes de conservation en Thaïlande, qui se sont plaints de ce projet qui ”détruirait” le Mékong, tuant les sites de reproduction des poissons et perturbant les oiseaux migrateurs. Des protestations contre ce projet ont été organisées depuis décembre.

Ian Baird, professeur agrégé de géographie à l’université Wisconsin-Madison qui étudie les pêcheries du Mékong, a déclaré que si les membres du LMC accepteraient volontiers les subsides de la Chine, gagner leur respect et leur coopération à long terme serait peut-être plus compliqué. “…Je pense que le temps nous dira à quel point la Chine est agile dans la mise en place d’un mécanisme régional. Ses voisins du Mékong sont-ils  prêts à abandonner assez de pouvoir et d’influence pour soutenir cette initiative?…”, A-t-il déclaré. ”…Les incursions de développement chinois dans des pays comme le Laos ont souvent été décrites comme imparables alors qu’en réalité, l’échec à apprécier les nuances de la dynamique du pouvoir local avait conduit à l’échec de plusieurs projets .Ce sont quelques-unes des subtilités que les gens ont tendance à oublier. Il y a cet engouement autour du péril chinois en pleine expansion qui, je pense, est parfois exagéré…”, conclut-il.  L’un des objectifs régionaux les plus compliqués de la Chine est d’obtenir également un soutien plus important – ou du moins une opposition réduite – pour ses revendications sur la mer de Chine méridionale. Bien que l’hôte du LMC, le Cambodge, ait promis un soutien total à la demande de la Chine, d’autres tels que le Vietnam restent farouchement opposés. Et, l’inquiétude grandit au sujet de l’influence croissante de Pékin qui pourrait affecter, selon la journaliste Laura Zhou, l’unité de l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est sur ces questions stratégiques et sujettes à tension telles que les différends relatifs à la mer de Chine méridionale.

Avec David Boyle et Sun Narin

 

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