Georges Groslier, à l’ombre d’Angkor

L’homme qui aimait le Cambodge
George Groslier
reste l’un des personnages les plus marquants de la période d’avant-guerre en
Indochine. Ecrivain, chercheur, poète, photographe, directeur de musée, on lui
doit surtout ces travaux remarquables sur l’art khmer. C’est aussi lui, qui décida un jour
de documenter tous les gestuels des danseuses Apsaras et d’en tirer plusieurs
centaines de clichés qui furent restaurés en 2012 et exposées à travers le
monde.
Né en 1887,
George Groslier a consacré sa carrière scientifique au Cambodge, où il devait
être directeur des Arts et conservateur du Musée national. On lui doit, parmi
nombre d’autres publications, un petit volume, délicatement illustré: A l’Ombre
d’Angkor (1915) et surtout ses ‘’Recherches sur les Cambodgiens’’ (1921) travail
monumental, qui se trouve chez tous les fervents de l’art khmer. Groslier ne
connaissait pas seulement les Cambodgiens et leur histoire: il les aimait. Son
rêve était de voir ce peuple aimable retrouver, avec la technique ancienne, le
secret de cet art spontané, fait de charme étrange et de sincérité, qui sourit
encore parmi les ruines. Il faut lire son Enseignement et Mise en pratique des
Arts indigènes, publié par l’Académie des Sciences coloniales, hors commerce et
qui devrait être réédité. A la fin de la guerre, George Groslier se trouvait au
Cambodge. Arrêté stupidement, il fut assassiné, à Phnom Peuh, le 17 juin 1945,
par des soudards japonais. Avec lui, disparaît alors un véritable ami du Cambodge.
Extrait de ‘’A l’ombre d’Angkor’’

…C’est, à cette
époque des basses eaux, la grande poésie du fleuve avec ses rives escarpées,
coupées à pic dans une terre rouge comme de la chair. Tous les arbres y
poussent vigoureusement : le teck aux larges feuilles vert tendre, les
palmiers à sucre et leurs boules de palmes, les bambous semblables à des
jaillissements d’eau verte, grêles dans le bas et qui retombent après un
épanouissement délicat, d’immenses banians abritant les pagodes, les manguiers
noirs; et puis, de grands cadavres d’arbres aux blancheurs d’ossements.
Leurs branches tordues font des gestes désespérés à l’eau qui passe. Mais, comme
en ce pays rien n’est complètement mort ou tout à fait triste, des lianes
fastueuses empanachent ces squelettes.

Souvent une petite île surgit, semblable
à un grand vaisseau à l’ancre dans le courant, un grand vaisseau en fête et
tout orné de verdure. Et toujours ce sont les herbes flottantes aux fleurs
mauves ; les cormorans, ailes ouvertes, noirs et immobiles dans le
soleil ; une pirogue dormant sous un arbre qui la remplit de
feuilles ; un enfant nu qui se baigne ; des oiseaux bleus ; le
bond scintillant d’un poisson et jetées sur la berge pour sécher, les étoffes
safran des bonzes. Les sampans ont les deux extrémités relevées, un pagayeur
sur chacune ; et souvent une femme à l’écharpe éclatante est posée au
milieu comme une grande fleur. Chaque sampan flotte au ras de l’eau et la frôle
comme un mince croissant noir répété par elle en sens inverse. De sorte que
deux croissants sont là : un qui glisse, l’autre qui tremble. Cette
pirogue creusée dans un seul tronc d’arbre est presque l’unique richesse du
riverain. Il y habite souvent, y pêche, y transporte des fruits et des vivres
protégés par des feuilles. Accroupi à l’arrière il s’arrose d’eau exquise à sa
fatigue. Il y chante des refrains qui l’aident à ramer. Il y dort et rêve dans
le bercement du fleuve et l’ombre des bambous. Il y mène sa femme « posée
comme une fleur » et ses enfants y jouent et s’exercent au maniement des
pagaies. Le tronc d’arbre qui fut autrefois balancé par le vent au bord de
cette eau, l’est maintenant par cette eau et sous le même vent. Et sa double
existence reste attachée à la même rive. N’est-ce pas tout cela qui m’émeut au
passage des sampans indigènes ; cette poésie intime qui s’isole dans un
bercement suivi d’un sillage, sur la grande eau calme du fleuve, tandis qu’au delà
tout est imposant et solennel : le ciel embrasé, la ligne lointaine et
mystérieuse des berges, et le silence…
Danseuses du Ballet Royal, photo de Georges Groslier
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